Voyage en Terres Hallucinées – Critique d’ Annihilation

par | Mar 18, 2018 | Critique | 0 commentaires

Annihilation – Alex Garland – 2018

Une menace inconnue, une expédition désespérée, des forces obscures à l’œuvre… Pour son second film en tant que réalisateur, Alex Garland continue de s’aventurer dans les terres profondes et touffues de la science-fiction et livre, avec Annihilation, une fable complexe et dévorante sur l’existence.

Créatures Célestes

Romancier, scénariste, producteur et, depuis peu, réalisateur accomplis, Alex Garland nous avait déjà offert avec Ex Machina une plongée science-fictionelle allégorique parlant de l’homme, de son monde et de ses dérives. Son deuxième film poursuit aujourd’hui ces questionnements et thématiques tout en se montrant beaucoup plus ambitieux dans sa forme. Sorti dans un petit circuit de salles aux Etats-Unis, puis directement sur Netflix dans le reste du monde, Annihilation aurait définitivement mérité une sortie cinéma mondiale, tant l’expérience visuelle, sonore et sensorielle qu’il propose s’avère intense. Mais voilà, le bonhomme est un artiste, et face à des distributeurs peu enclins à la prise de risque et désireux de lisser le long métrage, le cinéaste a préféré sacrifier le grand écran et ainsi garder sa vision intacte. Réjouissons-nous donc, malgré tout, de pouvoir embarquer au cœur de cette odyssée tel que son géniteur l’a pensée et créée.

Une plage déserte, un phare abandonné, un éclair lumineux qui déchire le ciel, et rien ne sera plus jamais comme avant… Adapté du roman éponyme, Annihilation nous raconte l’histoire de Lena (Natalie Portman), biologiste torturée par la disparition de son mari (Oscar Isaac), jamais revenu d’une mystérieuse mission militaire. Mais alors que de nouvelles révélations font surface, Lena part sur ses traces et va s’aventurer à l’intérieur du « miroitement », un étrange dôme s’étant mis à recouvrir progressivement la surface de la terre et qui trouve son point d’origine sur une côte du pays. Les mystères qu’il abrite semblent aussi fascinants que dangereux… Avec ce récit en eaux troubles, Alex Garland bouscule nos repères, dilue nos attentes et nous emmène aux confins de terres inconnues. À une époque où beaucoup de films balisent leur récit par peur de perdre le spectateur, Annihilation embrasse sa bicéphalité et son étranget. Il brouille les frontières entre rêve et réalité, beau et atroce, lumière et obscurité… Il se pare de mystères, d’énigmes et de ténèbres.

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme

Lorsque Lena et une équipe de femmes scientifiques s’aventureront dans les terres du miroitement, leurs perceptions du monde s’effritera peu à peu pour laisser place à une descente vertigineuse aux confins de l’âme. Natalie Portman, complètement habitée, porte le récit sur ses épaules et nous offre sa meilleur performance depuis le Black Swan d’Aronofsky (le reste du casting est également de qualité, mis à part peut être une Jennifer Jason Leigh en retrait et assez inexpressive). Avec son approche de la SF à la fois intime et empirique (qui n’est pas sans rappeler le magnifique Under The Skin de Jonathan Glazer) Annihilation est un voyage métaphysique qui nous conduit au carrefour de différents grands thèmes : la peur de l’inconnu et du lâcher-prise, la remise en question de nos acquis les plus encrés, la perception de notre environnement… Le film de Garland questionne et intrigue, laisse planer le doute, ouvre des portes qu’il ne referme jamais… Le miroitement est-il une ode à la vie ou une descente aux enfers ? Le cancer de la terre ou le remède de ses maux ? Probablement rien de tout cela, ou alors tout en même temps… Le phénomène venu du ciel n’est peut être finalement ni bon ni mauvais et, comme le dit Lena, ne détruit pas ce que nous connaissons, mais le change. Il est alors probable que notre temps sur cette planète est-il révolu et que voilà venu la transition divine, la mutation prophétique, l’évolution salvatrice.

Vous l’aurez compris, Annihilation est un film Lovecraftien en diable, en ce sens où l’homme (ou plutôt la femme) y prend fatalement conscience de forces qui le dépassent. Garland ose démontrer que l’humain n’est pas le centre du monde mais qu’il fait parti d’un tout… Et si les êtres nombrilistes que nous sommes ne sont pas prêts à l’accepter, nous finirons dévorés, anéantis, annihilés… Chaque personnage réagira ainsi différemment à ce périple nébuleux et les chamboulements mentaux subits ne feront parfois pas bon ménage avec leur vision obtus et univoque de leur environnement… Par ses aspects les plus terrifiants, Annihilation en appelle au The Thing de Carpenter. Sauf que la neige immaculée et vierge de vie a ici passé le relais à une nature luxuriante, vibrante et colorée, mais qui n’en demeure pas moins hostile. Le cinéaste parvient à rendre ce décors lumineux terriblement anxiogène et fait de cette immense antichambre réverbérante le cadre de de toutes les paranoïas et aliénations. Un lieu dans lequel l’humain n’a plus aucun contrôle et où la folie l’attend à chaque tournant… Il est alors dommage que tant de maîtrise soit entâchée par quelques incohérences de scénario assez énormes qui auraient d’autant plus pu être évitées par quelques lignes de dialogues bien placées. Mais ce qu’il nous restera d’Annihilation, à l’arrivé, c’est bel et bien cette sensation de vertige propre aux grand films.

Annihilation est une incroyable expérience de cinéma, obsédante et insaisissable et dont chaque visionnage en appelle un nouveau. Alex Garland mène un récit riche, beau et hautement métaphorique d’une main de maître et le conclus en apothéose lors d’un final vertigineux qui nous happe par sa force d’évocation et dont les échos d’une musique d’un autre monde résonneront longtemps dans les méandres de notre univers intérieur.