Violence Aride – Critique de Revenge

par | Fév 10, 2018 | Critique | 0 commentaires

Revenge – Coralie Fargeat – 2018

Avec ce premier long métrage, la française Coralie Fargeat montre qu’elle n’a pas froid aux yeux et va voler très près du soleil, qui plus est, sans (trop) se brûler les ailes. Décryptage d’un beau coup d’essai qu’il fait un bien fou de découvrir dans le paysage cinématographique français actuel.

La revanche d’une blonde

Au risque de me répéter, il est important de relever la situation catastrophique dans laquelle s’embourbe le cinéma français depuis des lustres. Entre les comédies beaufs et les films familiaux bas-de-blafonds, il semble plus que jamais inespéré de voir surgir de vraies propositions de cinéma en nos terres, d’autant plus issu de l’horreur ou de la série B. Diable qu’il est donc jouissif de voir débarquer un film tel que Revenge, une bobine faite de rage, de passion, de fureur et de sang. Après Grave et en attendant La Nuit à Dévoré le Monde, n’y aurait-il pas définitivement comme un vent de changement ? Une nouvelle génération de cinéastes n’ayant pas froids aux yeux et se battant pour accoucher d’œuvres de genre, subversives et radicales, ne serait-elle pas en train de naître pour venir secouer notre « beau » cinéma français ? Seul le temps nous le dira. En attendant, réjouissons nous de voir ce Revenge débarquer dans nos salles.

Un jeune entrepreneur millionnaire sur le point de se marier décide de passer le weekend avec sa maîtresse dans une villa de vacance perdue au milieu du désert. Les deux tourtereaux sont vite rejoins par les partenaires de l’homme d’affaire. Après une soirée arrosée, les choses dérapent et la jeune femme finit violée et laissée pour morte. Une chasse à l’homme vengeresse est alors sur le point d’éclore… Pour son premier long métrage, Coralie Fargeat profite d’un scénario volontairement minimaliste, conditionné par son genre même (le « rape and revenge »), pour livrer un trip sec et violent dont la richesse thématique n’aura de cesse de se dévoiler tout du long. Si la première demi-heure du film pourra laisser perplexe, avec sa mise en place de personnages à priori inconsistants et une mise en scène que l’on pourrait penser tape-à-l’œil, ce n’est que lorsque l’on commence à comprendre le grand tableau peint par la cinéaste que tout prend sens.

Fury Road

En lieu et place de vrais personnages, Coralie Fargeat installe de purs archétypes sociaux du monde moderne. Ainsi, l’homme n’est plus qu’un maître dominant frustré et la femme un simple objet de désir. Ces êtres perdus au milieu du désert ne sont donc que les pures produits d’une société inégalitaire qui ne laisse plus de place à l’individualisme. Il suffit d’observer les images qui passent en boucle dans la télévision de la villa : le monde et l’humain ne sont plus que de simples produits de consommation. Il est intéressant de relever le choix de la réalisatrice de ne pas faire de Jen une jeune femme innocente et immaculée, comme à l’accoutumé dans les « rape and revenge ». Jen est une véritable lolita provocante et séductrice, et elle répond en cela au schéma comportemental insidieusement imposé à la femme par notre société patriarcal et machiste. Son seul but est « d’être reconnue et remarquée » comme elle le dira lors de l’introduction. Finalement, Jen n’existe que dans le regard des hommes et la quête de vengeance sauvage qu’elle s’apprête à vivre lui permettra de déconstruire ce modèle social malade et de se libérer de la cage invisible dans laquelle celui-ci l’a enfermé.

Tel une sorte d’Alice au Pays des Merveilles inversé, Coralie Fargeat filme tout cela avec un regard affûté et opte pour une réalisation fantasmagorique. A l’aide d’une photographie flashie et criarde évoquant Mad Max : Fury Road (toute proportions gardées), Fargeat filme le désert comme un enfer perdu, terres intouchées et vierge de tout, un endroit où tout est possible : la mort comme la rédemption. Et ce décors va de pair avec le regard adopté par l’artiste envers ses personnages : Revenge est un film proche des corps et la réalisatrice s’amuse à mettre sur un pied d’égalité l’anatomie féminine et masculine. Le traitement à l’écran du corps humain et de ses fluides montre une volonté de ramener l’Homme à son état le plus primal. Dans Revenge, constamment, le symbolisme prime sur le réalisme et les métaphores visuelles ne manquent pas. En ce sens, Coralie Fargeat semble parfaitement comprendre le pouvoir des images et livre une histoire dont les clefs les plus essentielles seront livrées à travers celles-ci. Et si quelques paraboles manquent cruellement de subtilité (premier film oblige…), le tout reste assez solide et convaincant et le récit n’est (presque) jamais mis de côté au profits d’expérimentations visuelles vaines. Ainsi, la superbe scène dans la caverne se pose comme un véritable pivot de l’intrigue au lieu de sombrer dans l’effet racoleur.

Mais Revenge n’est pas exempt de quelques faiblesses et, outre le fait que le manque de budget se fait parfois ressentir dans certains trucages, la volonté absolue de livrer une bobine « extrême » fait parfois défaut au film. Par exemple, le choix de verser dans le gore frontal enrichit certes le côté viscéral de l’expérience mais accuse par moments quelques débordements gratuits (la scène du pied…). Signalons également quelques effets de mise en scène ratés et une petite baisse de rythme malvenue juste avant le segment final. Cependant, la dernière partie du film est, à ce titre, un véritable morceau de bravoure mêlant suspens et sauvagerie, avec une superbe montée en tension en plan séquence suivi d’une poursuite infernale au montage haché et méthodique.

Série B de luxe hargneuse, généreuse, excessive, monstrueuse… le film de Coralie Fargeat tient ses promesses mais n’évite pas tous les écueils. Véritable crie de rage et purgation des frustrations à travers l’art, Revenge est une œuvre qui manque parfois de subtilité mais, paradoxalement, livre son vrai visage dans les détails. Un bon gros coup de pied aux couilles d’une société patriarcale malade et d’un cinéma français ronflant. Après Julia Ducournau et son Grave, voici encore une jeune réalisatrice française à suivre de très prés.