Une Histoire de l’Homme – Critique d’ Okja

par | Juil 7, 2017 | Critique

Okja – Bong Joon-Ho – 2017

Bong Joon-Ho est un artiste de son temps. Le cinéaste coréen a toujours su parler de notre société moderne en mélangeant les styles et les tons. Avec cette histoire d’amitié mêlant humour potache et poésie sombre, il apporte une pierre de plus à une filmographie fascinante.

Mon Voisin Okja

C’est à travers une vidéo institutionnelle faisant office de lavage de cerveaux pour employés (et évoquant fortement les spots de propagandes du Starship Troopers de Verhoeven) que nous apprenons les tenants et les aboutissants de l’intrigue d’Okja : une entreprise lance la création génétique d’une nouvelle race de cochons dans le but de nourrir la planète entière tout en se remplissant grassement les poches. Nous sommes ensuite introduit au personnage de Mija, une petite fille qui élève Okja, l’un des super-cochons en question. En quelques secondes seulement, nous changeons totalement de ton et d’univers. Toute la maîtrise de Bong Joon-Ho est présente dans ce passage de la satire burlesque au conte poétique. Les locaux industriels et les annonces hystériques laissent place à une nature luxuriante dans laquelle s’épanouissent l’enfant et l’animal. Le calme avant la tempête, en somme, puisque l’on peut bien percevoir l’ombre de la terreur à venir. Avec ces séquences qui évoquent fortement Mon Voisin Totoro, respirant la sérénité et mettant en avant la communion des êtres vivants avec la nature, le cinéaste parvient à instaurer un lien fort entre Mija et Okja, une amitié inébranlable qui sera le fil conducteur de tout le film. Alors, quand l’industrie qui l’a créé compte abattre l’animal pour en faire un bien consommable, Mija fera tout pour le sauver.

Il est alors dommage que, par la suite, Okja perde par moment l’intensité de cette relation en faisant preuve de fautes de goûts et en s’encombrant de digressions malvenues. Les personnages secondaires caricaturaux abondent (Jack Gyllenhaal, en roue libre totale, est tout simplement insupportable) et les sous-intrigues peu pertinentes viennent souvent gâcher le spectacle. Bong Joon-Ho glisse un peu plus dans le précipice qu’il avait commencé à creuser lors de son précédent film, Snowpiercer, qui présentait des défauts similaires. Un constat vraiment rageant, surtout lorsque l’on perçoit les nombreuses qualités du film, dont la plus grande est probablement d’aborder la question de la sensibilité animale de façon adulte. Okja met même en scène le FLA (le Front de Libération des Animaux) dont le leader est interprété par Paul Dano, assez délicieux en écolo mi-sensible, mi-hystérique. Et si le film place évidemment plus l’empathie du spectateur du côté de ces activistes, il n’en fait pas pour autant un portrait très reluisant. L’attitude violente et égoïste de ses membres nous montre que, sous couvert de la défense d’une cause noble, l’Homme cherche parfois avant tout à flatter son ego. Bong Joon-Ho nous rappelle que rien n’est tout blanc ni tout noir et que que si son film doit prendre un parti, ce sera celui d’une amitié encore pure et innocente car pas (encore) empoisonnée par les démons d’une humanité déclinante.

Les Innocents

À la manière de son autre film de « monstre », The Host, le cinéaste utilise avant tout sa créature pour parler de l’Homme. Il est d’ailleurs assez fascinant de mettre les deux films en parallèle : The Host voyait naître son monstre suite aux déversements de déchets toxiques dans la rivière de Séoul. La créature hostile et sanguinaire n’était, en fin de compte, rien de plus que le pure fruit des actes égoïstes et irresponsables des Hommes et apparaissait autant comme le reflet de la bêtise humaine qu’une punition karmatique amère. Dans Okja, l’Homme créé ces super-cochons de façon totalement consciente et à une fin purement commerciale. Engendrer une nouvelle espèce dans le simple but d’en faire un produit de consommation, voilà peut être l’ultime étape d’auto-destruction de notre conscience. Du lavage de cerveaux des médias à l’utilisation massive des réseaux sociaux pour manipuler l’opinion publique, de nombreux vices de notre société moderne sont ici passés au crible. Alors, certes, le tout manque parfois cruellement de finesse mais la charge critique est tellement juste et percutante que l’on se retrouve marqué au fer rouge, à l’image des bêtes attendant de rencontrer la mort à l’abattoir.

On aimerait dire que Bong Joon-Ho apporte une vision pessimiste de notre monde, mais son discours est en fait d’un réalisme à peine exacerbé. L’Homme est la seul espèce qui, plutôt que de s’adapter à son environnement, l’adapte à ses besoins. En bon observateur, le réalisateur l’a bien compris et si certains pourront qualifier son film d’écolo, d’anti-capitaliste ou de pro-végétarien, il est avant tout humain, dans tout ce que cela a de sombre et de terrible. Le dernier acte évite, à ce titre, merveilleusement bien le happy-ending attendu et nous laissera un goût doux-amer tenace dans la bouche. En réalisant qu’elle ne peut faire appel à la bonté humaine (depuis longtemps anéantie) pour sauver son ami, Mija décide d’utiliser la seule méthode valable : l’acheter. Il reste donc peu d’espoir pour lutter contre les lois du capitalisme effréné, et ça,  même une enfant de 12 ans l’a compris. Passons sur la polémique cannoise absurde, selon certains, le vrai souci d’Okja se trouverait dans son concept même, à savoir un film anti-consommation produit par l’outil de consommation massive qu’est Netflix. Mais, à la manière de Mija, dont la victoire semble dérisoire, l’artiste s’est plié aux outils de son temps pour parler de son temps.

Okja est une œuvre inégale mais à l’impact émotionnel certain et au discours politique percutant. Dans une nuit noire comme la mort, à travers des images rappelant fortement les camps de concentrations de la seconde guerre mondiale, Mija marche au milieu de centaines de milliers de bêtes attendant d’être abattus pour finir dans notre assiette. La petite a retrouvé son ami mais a bel et bien perdu son innocence. La nouvelle machine horrible de notre magnifique monde moderne est lancée.