Split it Out – Critique de Split

par | Fév 24, 2017 | Critique | 1 commentaire

Split – M.Night Shyamalan – 2017

Après The Visit, M.Night Shyamalan continue sa renaissance sous la houlette de Jason Blum et sa société de production BlumHouse. Disposant de ce fait d’un petit budget mais d’une grande liberté artistique, il livre, avec Split, une œuvre complexe aux multiples facettes…

Âmes solitaires

Conviée à un anniversaire, Casey Cooke, sous son sweat trop grand et ses long cheveux noirs, reste à l’écart des festivités. Des messes basses nous apprennent que la jeune fille, pas vraiment la plus populaire du lycée, a été invitée par politesse. Peu de temps après, dans la voiture censée la ramener, elle lancera un regard dans le rétroviseur et tout basculera. Casey se fera enlever, avec deux de ses camarades. Le kidnappeur en question s’appelle Kevin, un homme atteint de trouble de la personnalité multiple. En seulement quelques minutes et une séquence d’introduction tétanisante d’ingéniosité et de maîtrise, Shyamalan expose toutes les clefs nécessaires à la compréhension de son récit.

En grand manipulateur d’images, le réalisateur a toujours aimé jouer avec les attentes du spectateur et ce n’est d’ailleurs pas anodin si son cameo dans Split le montre en train de diriger plusieurs caméras via un écran de contrôle. Ayant pris pour habitude de balancer au public un twist final visant à reformater l’intrigue initiale, il arrive néanmoins que sa volonté absolue du retournement de situation lui porte préjudice. Une histoire, même si elle choisit la voie de la duperie ou laisse place à l’inconnu, se doit d’être cohérente dans ses propos du début à la fin et ne doit pas se poser en vulgaire jeu de piste dont le seul but serait la manipulation vaine du spectateur. Heureusement, l’artiste opte ici pour une anormalité plus diluée dont les pistes de réflexions fascinantes se dissimulent à l’intérieur de chaque scène. Ainsi, Split parvient à réellement pénétrer et déranger l’esprit plutôt que de laisser une simple sensation de montagnes russes narratives. Et pour accéder à cette complexité thématique et réflective, Shyamalan fait preuve d’une audace d’écriture assez folle qui trouvera son apothéose dans le dernier acte du film.

La Belle et la Bête

Très vite, il nous est montré que Casey n’est pas une adolescente comme les autres. De fait, elle n’aura de cesse d’être isolée dans le cadre, créant ainsi un clivage entre elle et le reste du monde. Il y a quelque chose d’insaisissable chez cette fille qui se cache derrière de si nombreuses couches de vêtements, que le film enlèvera petit à petit pour révéler des cicatrices autant charnelles que psychologiques. Cette étrangeté fragile se déploie pleinement dans la superbe interprétation d’Anya Taylor-Joy, la révélation de The Witch. Son regard magnétique, déchirant l’écran pour venir happer le spectateur, se reflétera de façon inattendue dans celui de son kidnappeur, un James McAvoy impérial. L’acteur passe avec une aisance incroyable d’un registre à l’autre et explore pleinement les possibilités offertes par ce rôle atypique. L’écriture des personnages a toujours été l’une des grandes forces de Shyamalan et il accouche ici de deux êtres à l’humanité incandescente, ambiguë et complexe.

Cette fragmentation interne des protagonistes, nous la retrouvons bien sûr dans la mises en scène, qui ne cesse de multiplier les reflets et les jeux d’ombres. À la fois ingénieuse et poétique, la réalisation de Shyamalan est celle d’un cinéaste aguerrit, amoureux des images et de l’histoire qu’elles racontent. Avec Split, il désamorce vite son postulat de départ et emprunte des chemins narratifs inattendus. Les flashbacks de l’enfance de Casey, qui viennent de temps à autre interrompre l’action, tissent en arrière plan une toile maléfique et fascinante dans laquelle le spectateur viendra s’écraser telle une mouche lors d’une terrible révélation en cours de récit. Révélation qui refera surface lors du dénouement final, finissant de sceller le film dans une logique imparable. S’il est inévitable que le dernier acte divisera, celui-ci s’aventure courageusement dans les terres d’une explication mélangeant éléments scientifiques et fantastiques et permet au cinéaste de montrer une fois de plus tout son amour pour le genre. De la noirceur de la psyché humaine, il fait surgir une bête hideuse, pur fruit de son environnement, et nous plonge, une fois de plus, en eaux troubles.

Split nous parle de la difficulté de l’être humain à vivre avec ses fêlures. Ou comment se construire dans une société qui nous pousse à refouler nos traumas et nos différences ? La réponse apportée par Shyamalan est d’un pessimisme très noir, inédit chez l’auteur, qui viendra conclure son récit par un ultime coup de théâtre qui décuplera les possibilités d’interprétation et d’exploration de son film et, plus largement, de son univers cinématographique. Du grand art. Et puis, impossible de conclure cette critique sans mentionner ce dernier regard lancé par Anya Taylor-Joy, qui contient à lui seul toute la magnifique bicéphalité de ce petit film qui en cache un grand.