Soupirs Maléfiques – Critique de Suspiria

par | Nov 16, 2018 | Critique | 0 commentaires

Suspiria – Luca Guadagnigno – 2018

C’est un euphémisme que de dire que ce Suspiria version 2018 était aussi attendu que redouté. Réalisée par un jeune premier du cinéma « indé-branché » contemporain, à savoir Luca Guadagnigno, cette relecture avait effectivement de quoi hérisser les poils des amateurs de cinéma de genre. Mais lâchez les fourches et les torches et ouvrez grand les yeux, car l’heure du verdict est aujourd’hui arrivée…

Sabath social

Une chose est sûre : ce nouveau Suspiria ne sera pas à ranger dans la case « remake de fonction », cella-ci même qui comprend toutes ces relectures fades visant uniquement à remettre au (mauvais) goût du jour un classique du cinéma d’horreur pour mieux le revendre à une nouvelle génération de spectateurs lobotomisée par les jump scares. Peu soucieux de rester « fidèle » au film sacré de Dario Argento, Luca Guadagnigno s’attache avant tout à retranscrire un sentiment, une sensation. Car c’est sans aucun doute dans son approche schizophrénique de la narration et dans sa quête d’une atmosphère anxiogène absolue que ce Suspiria 2018 se rapproche le plus de son modèle.

L’histoire reste sensiblement la même : Susie, une jeune danseuse, voit sa vie métamorphosée après avoir été prise comme élève dans une grande école de danse. Tout en se donnant corps et âmes à ses cours, elle découvrira vite que les lieux sont en fait tenus par une groupe de sorcières et abritent de sombres secrets. Dakota Johnson prend ici le relais de Jessica Harper dans le rôle de Susie Bannion et on ne pourrait être plus satisfait de ce choix. Jusque là surtout connue pour avoir incarné l’héroïne des détestables 50 Shades, nous l’avions dernièrement observé dans le très sympathique Sale Temps à l’Hôtel El Royal, magnifique dans un rôle plein de subtilités. L’actrice confirme ici son talent en explosant à l’écran à travers des scènes de danses endiablées qui lui ont demandé de nombreux mois de travail. Notre fascination pour le personnage n’aura de cesse de croître alors même que le réalisateur brouille les pistes quand à son passé et distille sa personnalité et ses motivations dans une intrigue à l’arrivé beaucoup plus riche (et parfois trop) que celle de l’original.

Si, comme l’œuvre du maître du giallo, le film garde un pouvoir d’abstraction certain, c’est avant tout par son opposition rêve/réalité. Alors que le Suspiria originel baignait dans un onirisme constant, celui-ci sera traversé par à-coup de visions fantasmagoriques saisissantes pour finalement sombrer dans le cauchemar le plus absolu. Beaucoup moins baroque et expressionniste que son prédécesseur (nous abandonnons les couleurs criardes de l’original pour des tons plus ternes), c’est avant tout en parvenant à échapper à l’emprise du réel que les personnages de ce nouveau Suspiria trouveront la transcendance. Car le réalisateur évoque ici un cinéma beaucoup plus ancré dans le réel (on pense notamment à Fassbinder et Haneke) en incrustant son récit dans un contexte historique précis, à savoir ce Berlin des années 70 déchiré par le rideau de fer. Cela permet au réalisateur, d’une part de renforcer cette atmosphère d’oppression et d’anxiété qui plane sur l’intrigue, et d’autre part de faire de la danse un échappatoire artistique se plaçant comme la protestation de l’âme face à l’assujettissement des individus. Elle sera d’ailleurs ici beaucoup plus mise en avant que dans le film de 1977, offrant quelques magnifiques scènes dansées divinement captées par la caméra de Guadagnigno et magnifiée par l’incroyable montage de Walter Fasano. À l’image du Climax de Gaspar Noé, l’énergie qui se dégage de ces séquences balayera tout sur son passage, ce mouvement déréglé des corps étant l’ultime outil d’un groupe occulte (les sorcières) qui cherche à en faire  l’ultime émancipation de l’âme par le mal.

« Illusion is a lie about the truth. »

Car oui, Suspiria est un film maléfique, qui transpire l’enfer par tous les pores. Ce mal gangrenant, qui envahit tout, est si présent qu’il devient la norme. La peur éprouvée par chacun se trouvera alors moins dans les attaques terroristes et les prises de pouvoirs extérieures que dans ce plongeon dans l‘inconnu que les danseuses font en offrant leur corps, telle des marionnettes aux fils rouges pendants autour de leur corps, à la danse, et donc aux sorcières, à l’occulte, à l’inconnu. « L’art ne peut plus être joyeux » lâchera la professeure charismatique superbement incarnée par Tilda Swinton. Sous entendu : l’évasion même ne peut plus être innocente et si salut de l’âme il y a, ce sera par le prisme du mal le plus total, le seul capable d’annihiler la violence du monde extérieure. Cette réflexion sur notre relation ambiguë à l’art est des plus passionnante (même si un peu abandonnée en court de route) et trouve son point d’orgue dans une autre ligne de dialogue prononcée au cours du film : « L’illusion est un mensonge qui parle de la vérité », fascinante parabole faite avec le cinéma dans sa globalité, objet artificiel qui ne fait que mettre en scène, reproduire et recréer mais qui se trouve au final être le reflet le plus criant et authentique de nos angoisses profondes. La sublime musique mélancolique de Thom Yorke (qui succède à celle, hystérique, de Goblin) retranscrira à merveille ce sentiment de désespoir viscéral qui anime le film.

L’approche sans compromis du réalisateur de Call Me By Your Name culminera dans un acte final qui aura l’immense mérite d’aller au bout d’une vision démiurgique dévastatrice, et ce à grands renforts d’un gore grand guignol mais jamais ridicule. Ainsi, on peut dire que le film ne recule devant rien tout en sachant faire preuve de retenu quand il le faut. Tout en constatant cela avec joie, il nous restera malheureusement la désagréable impression que, par moment, Guadagnigno lui-même n’est pas très sûre de ce qu’il veut nous raconter. Et si l’on s’incline devant le jusqu’au boutisme de l’objet, on reste dubitatif quant à la signification même de certains aspects de ce spectacle apocalyptique. Une tare qui rappelle grandement celle du tout aussi fascinant et imparfait Lords of Salem de Rob Zombie, lui aussi animé de visions horrifiques à se damner mais parfois dénuées de réflexions abouties ou d’émotions véritablement forte. Plus largement, si de nombreux choix pris par ce remake s’avèrent payants, d’autres, en revanche, le sont beaucoup moins et tirent le film vers le bas. Le plus parlant sera indéniablement cette décision absurde et très contestable de faire incarner le seul personnage principal masculin par l’une des actrices du film , à savoir Tilda Swinton. Si l’on peut y déceler certaines significations cachées (la Femme est au centre du film), le procédé se perçoit à l’arrivé comme un caprice d’artiste se voulant à tout pris visionnaire. L’artifice est tellement gros (on ne voit à aucun moment un vieil homme mais toujours un amas de prothèses) que l’identification au personnage est impossible et l’intégralité de son arc narratif tombe alors à l’eau. À noter également quelques baisses de rythme qui entachent une intrigue définitivement trop touffue, qui peine cependant à remplir harmonieusement une durée trop ambitieuse de 2h30, mais remplis à ras bord d’idées géniales et d’amour pour le cinéma.

Long, inégal, bordélique, prétentieux… mais aussi généreux, irrévérencieux, radical et passionnant, ce nouveau Suspiria aura au moins le mérite de ne laisser personne indifférent et, qui plus est, d’offrir une vision personnelle et habitée d’un mythe de cinéma que d’aucuns ont souvent jugé d’intouchable. Au final, la proposition de Luca Guadagnigno est traversée de fulgurances morbides dont on se souviendra longtemps. Mais, et à l’image de sa meilleure séquence, ce corps filmique semble désarticulé et peine à maintenir un discours fluide et cohérent… Les pas de danse se font donc quelques fois hésitants et ce Suspiria trébuche occasionnellement… Mais le mouvement global est si audacieux, atypique et monstrueux que l’on ouvre grand les yeux, horrifié, comblé et hypnotisé.