Romance Spectrale – Critique de A Ghost Story

par | Déc 13, 2017 | Critique | 0 commentaires

A Ghost Story – David Lowery – 2017

L’amour peut-il dépasser les frontières de l’espace et du temps ? Quelle est notre place, une fois notre vie achevée ? Telles sont les questions que se pose David Lowery dans son nouveau film : A Ghost Story. Et les esquisses de réponses qu’il y apporte s’avèrent fascinantes…

Omniprésence

Décédé suite à un accident de voiture, un homme revient errer sous sa forme spectrale dans la maison qu’il partageait avec sa dulcinée. De ce fait, il assiste impuissant au deuil de cette femme qu’il laisse derrière. A Ghost Story est donc bel et bien une histoire de fantôme et de maison hantée, à ceci près qu’elle n’éveillera pas en nous la peur… Car ce qui intéresse David Lowery, ce n’est pas tant la mort en elle-même que le cycle éternel de la vie et tout ses composants émotionnels. Le cinéaste bouscule les règles et les codes pour livrer une œuvre des plus personnelle qui parvient à brasser énormément d’émotions avec une impressionnante économie de moyens.

Et pourtant, en découvrant les premières images du film, on se met à redouter un énième caprice arty qui se perdrait dans une esthétique lancinante sans jamais réellement embrasser son sujet. Mais, heureusement pour nous, A Ghost Story va bien plus loin que cela et offre au final une vraie proposition de cinéma. Lowery réunit ici Rooney Mara et Casey Affleck (qu’il avait déjà diriger dans son plutôt soporifique Les Amants du Texas), qui apportent à leurs personnages (simplement appelés C et M dans le générique) une implication émotionnelle subjuguante. Il n’y a qu’à prendre pour exemple cette scène douloureusement interminable lors de laquelle M noie sa tristesse en mangeant une tarte aussi frénétiquement que machinalement. Un point d’apothéose lors duquel nous ressentons tout le poids de l’absence de l’être aimé, qui n’a finalement jamais été aussi présent que depuis sa disparition. Le cinéaste étire ses séquences, comme le deuil étire le temps et, tout en en montrant très peu, raconte énormément.

De Beaux Draps

Chose assez rare, Lowery a l’intelligence de ne pas dépeindre dans son premier acte un amour parfait et idéal. De par leurs problèmes de couple subtilement suggérés, M et C paraissent terriblement humains, ce qui rend d’autant plus palpable la fatalité de la mort et la souffrance liée à la perte, l’absence et l’impossibilité de communiquer. Car, dans A Ghost Story, les personnages existent avant tout par leurs sentiments et c’est à travers eux que transparaîtra tout le récit. Et pourtant, en optant pour une économie de dialogues et des plans à rallonge, le réalisateur prend le risque de laisser bon nombre de spectateurs sur la touche. Mais c’est bien là tout son mérite : opter mise en scène inspirée et soignée, où chaque plan et chaque mouvement de caméra a quelque chose à nous raconter. De plus, en choisissant de « donner vie » à son fantôme par le biais de l’imagerie populaire du simple drap blanc, Lowery offre à son film un cachet inestimable. D’une part, cela donne à A Ghost Story une simplicité déroutante, à mille lieux des représentations spectrales actuelles au cinéma. D’autre part, il émane de cet être drapé une poésie envoûtante, comme si deux simples trous dans une nappe pouvaient suffir à véhiculer toutes les émotions du monde.

Mais, en cette volonté absolue de simplicité, qui comprend une inévitable épuration scénaristique, réside aussi la limite du film. En effet, certaines scènes sembleront parfois trop détachées du reste du long métrage et feront grossièrement figure de guide réflectif pour le spectateur (la scène de la fête et le discours philosophique machinalement rabâché par un jeune hippy). Mais, malgré cet écueil, les questions que nous pose Lowery restent fascinantes et le cinéaste y répond de la façon la plus romantique qui soit. Ici, la condition même du fantôme découle de son statut de tourmenteur tourmenté. Et lorsqu’il est oublié, qu’il a accomplit sa quête de réponses ou que son but n’est plus, celui-ci disparaît dans les méandres le l’éternité… Car, au final, qu’est-ce qui pousse un spectre à venir hanter un lieu, une personne, si ce n’est l’amour profond qui faisait jadis battre son cœur et vibrer son âme ?

A Ghost Story est un poème visuel qui nous parle du temps qui passe, de la persistance des sentiments et de notre passage, si furtif, en ce monde… David Lowery se lance dans une exploration lancinante de l’érosion des souvenirs à travers le temps et l’espace et accouche d’une œuvre aussi douce dans sa forme que violente dans ses vagues d’émotions… Un film qui n’aura de cesse de vous hanter, si son approche peu conventionnelle ne vous rebute pas au premier abord.