Renaissance dans le chaos – Critique de Joker

par | Oct 10, 2019 | Critique | 1 commentaire

Joker – Todd Phillips – 2019

Dans une récente interview, un certain Martin Scorsese affirmait : « les films de supers-héros ne sont pas du cinéma ». Un constat ouvertement provocateur et réducteur mais se basant néanmoins sur une certaine réalité : la loi des univers étendus (comprenez « revenus étendus ») et du fan service a doucement annihilé la créativité d’auteurs au profit d’un uniformisme sécuritaire. Il semblerait aujourd’hui que Warner soit venu prouver le contraire à M. Scorsese, qui plus est avec un film furieusement influencé par son cinéma.

La valse du clown

Peu soucieux de respecter l’univers cinématographique de DC créé par Warner (dont il ne fait pas officiellement partie) et donc de prendre place dans un univers étendu et de préparer des séquelles pompes-à-fric, Joker est un véritable stand-alone movie porté par une radicalité artistique faisant plaisir à voir dans le milieu sclérosé du comic book movie. Car avant de dresser le portrait de l’ennemi juré de Batman, Joker raconte un basculement, celui d’un homme, Arthur Fleck, rejeté et humilié depuis toujours par le monde qui l’a vu naître. Le film se fait même tellement l’écho des vices de notre époque que le lien avec Batman et l’univers DC en devient presque secondaire. Comme nous le disions, le film de Todd Pillips rappelle (parfois un peu trop) deux mastodontes de Martin Scorsese : Taxi Driver et La Vasle des Pantins. Une nouvelle fois, nous plongeons dans la psyché d’un être torturé, un renégat qui, à force d’humiliations et de défaites, va décider de reprendre le contrôle de sa vie en s’abandonnant à la haine et à la violence. Si la comparaison avec le Joker de Heath Ledger n’a pas lieu d’être (les traitements du personnage étant totalement différents de par leur écriture et leur place dans le film), il est indispensable de dire que Joaquin Phoenix livre ici la prestation d’une vie, parvenant même à compenser les quelques simplicités d’écritures par son jeu ô combien subtil et profond. Car si le film cède parfois aux sirènes de la sur-signification en nous expliquant maladroitement ce que l’on avait déjà compris, la finesse de composition et d’interprétation du personnage est telle que ces écarts narratifs deviennent secondaires.

Joker est l’exploration d’une solitude abyssale, celle d’un invisible qui va rentrer dans la lumière de la manière la plus sombre qui soit. Une renaissance dans le chaos et la douleur. Les rires incontrôlés d’Arthur Fleck sont autant le fruit d’un handicap mental que le symbole du mal-être qui croit en lui, en même temps que celui du spectateur. Pendant 2h, notre processus d’identification est malmené, oscillant constamment entre empathie, pitié et dégoût. Car la narration adopte avec brio le point de vue interne d’un solitaire malade perdu dans une jungle urbaine dont les odeurs de pourriture et l’atmosphère oppressante transpercent l’écran. Cette ville, c’est bien sûr un New York à peine camouflé en Gotham, siège de tous les excès et apothéose des écarts de classes. Ne nous-y trompons pas : Joker est une plongée dans l’Amérique de Trump, celle qui rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres, celle qui creuse les écarts, propage la peur et n’a que faire des laissés-pour-compte. Todd Phillips finit ici le virage « sérieux » qu’il avait entamé avec War Dogs, petit brûlot sociétal qui dressait déjà un portrait peu reluisant des excès de l’oncle Sam.

Real news

Dans le paysage cinématographique actuel, Joker est un film important. Au vu des débats absurdes autour du long-métrage et de sa supposée « éloge de la violence », il semble essentiel de tirer les choses au clair, quand bien même le fait de devoir le faire montre bien l’abysse d’absurdité dans lequel nous vivons. Disons le donc clairement : non, Joker ne prône pas la violence et non, l’art n’a jamais poussé quiconque à commettre un attentat ou à céder à l’agressivité… Ce qu’il fait en revanche, c’est cultiver la réflexion, remettre en question les acquis et, dans le cas de Joker, questionner le fonctionnement malade de la société en place. Dés lors, il est une cible facile, et permet de détourner l’attention des véritables déclencheurs de violence, ceux-là même que le film dénonce : la peur propagée par les médias, l’humiliation quotidienne des émissions télévisées populaires… Et rappelons que la majorité de ces accusations non-sensiques viennent d’un pays dirigé par un psychopathe qui passe son temps à humilier les minorités et à propager la peur… Tiens c’est marrant, un peu comme le politicien véreux du film : Thomas Wayne… Vous la sentez la douce ironie ? Ce sont sur nos réseaux sociaux que prennent place les autodafés 2.0. et il est fascinant de réfléchir sur les réactions extrêmes suscitées par le film.

Car si ces propos ridicules sont les preuves d’une société paumée, l’engouement général (et un poil disproportionné, avouons-le) qui prend place à l’opposé prouve la nécessité de telles œuvres dans le cinéma grand public. Bien sûr, le cinéma n’est pas devenu une simple machine à fric aseptisée et bien-pensante. Nombre de cinéastes contemporains (Rob Zombie, Jeremy Saulnier, Scott Cooper, S. Craig Zahler…) infusent dans leur art des discours politiques contestataires passionnants et virulents avec une verve sans pareil. Et Joker, aussi bon soit-il, n’est en soit pas si violent que ça et n’a rien de révolutionnaire dans son approche et ses réflexions. Mais parce qu’il est produit par un gros studio hollywoodien, qu’il prend place au sein  d’une mythologie ultra-populaire (les super-héros) tout en en proposant une antithèse parfaite, et que son interprète principal est une star mondiale, le projet dispose d’un retentissement très large et semble donc s’imposer aux yeux du grand public comme l’héritier moderne du cinéma corrosif des années 70 et 80. Reste alors à espérer que son succès permettra de montrer aux studios que oui, il est possible de produire des œuvres véritablement corrosives et de remporter l’approbation (quasi) générale.

 Joker est fascinant, autant en tant qu’œuvre à part entière que par les réactions qu’il soulève. Miroir des déboires du monde moderne, ce tableau tragique évoque un autre grand film politique : Cosmopolis, et passe la caméra à l’extérieur de la limousine… Son affranchissement de la mythologie Batman et du DC universe lui permet une radicalité qui fait plaisir à voir dans une œuvre de cette envergure. Ce voyage dans un esprit malade (pur fruit de son environnement) parvient à toucher en plein cœur des thèmes aussi délicats que le terrorisme, les déviances politiques et l’humiliation des faibles sur la place publique (dans le film, la télévision, aujourd’hui, nos réseaux sociaux). En somme, du grand cinéma d’auteur populaire, dont deux morceaux de poésie pure rythmeront l’esprit du spectateur longtemps après le visionnage : deux scènes de danse symbolisant la résurrection destructrice d’un laissé-pour-compte qui, à force de se faire marcher sur les pieds, décide de marcher sur ceux des autres, quitte à détruire les derniers restes de son humanité. Une humanité de toute façon piétinée depuis bien longtemps par un monde qui n’a que faire des minorités, des différents, des sensibles…