Refuse, Resist – Critique de Captive State

par | Avr 8, 2019 | Critique | 0 commentaires

 Captive State – Rupert Wyatt – 2019

Depuis son très réussi La Planète des Singes : Les Origines, nous n’avions pas tellement eu de nouvelles de Rupert Wyatt. Certes, le monsieur a depuis réalisé le remake The Gambler et en partie chapeauté la série L’Exorciste, mais, avouons le, tout cela nous était un peu passé sous le radar. Avec Captive State, le cinéaste anglais revient par la grande porte, pas forcément la porte à laquelle l’on s’attendait, mais la grande porte quand même.

Des aliens et des hommes

Terre, neuf ans après l’invasion brutale et inarrêtable d’une force extraterrestre. Les humains évoluent désormais au sein d’une société totalitaire déchirée. Véritables dictateurs de l’ombre, les aliens ont imposé leurs lois et musellent l’espèce humaine via un règne absolu de la peur où chacun est constamment surveillé, écouté et neutralisé au moindre comportement suspect. Tel est le point de départ du minutieux scénario écrit par Rupert Wyatt. Certes, il n’y a rien de bien nouveau dans les grandes lignes de cette histoire évoquant autant La Guerre des Mondes qu’ Independance Day (et finalement un grand nombre de films d’invasion extraterrestre). Mais le traitement qu’en fait le réalisateur, et sa capacité à aller explorer ce qui se cache entre ces grandes lignes, sont, quant à eux, d’une fraîcheur et d’une intelligence rares. Car Captive State avance avec courage et assurance à contre-courant de la quasi-totalité du cinéma de SF moderne, qui mise avant tout sur le spectaculaire et la sur-représentation. Si le minimalisme apparent du film est indéniablement corrélé à son modeste budget (25 millions de dollars), c’est en premier lieu la recherche d’une immersion réaliste qui motive le traitement choisi par le cinéaste. Peu avare en représentations concrètes sur lesquelles le spectateur pourrait (trop) facilement s’appuyer, la construction de cet univers riche et crédible passe avant tout par le dispersement de nombreux détails et un manque de réponses assumé qui mettent progressivement en avant ce qui intéresse réellement Wyatt : réaliser un film de SF adulte couplé d’un pur thriller d’espionnage.

Cette approche des genres audacieuse et réfléchie fait une grande partie de la saveur de ce Captive State captivant. Gareth Edwards était déjà passé par là avec son sympathique Monsters, où l’apparition sur Terre d’immenses créatures passait peu à peu au second plan d’une histoire d’amour contemplative. En limitant lui aussi au maximum l’apparition de ses bestioles, Wyatt travaille avec brio l’imaginaire du spectateur, transformant progressivement son film en un cauchemar humain abyssal dans lequel l’esprit plonge sans possibilité de remontée. Car c’est avant tout de l’homme dont il est ici question, les envahisseurs restant constamment au second plan. Ayant établi leurs quartiers sous terre, ces « législateurs », comme ils sont appelés dans le film, viennent du ciel mais dominent d’en bas. Le symbole est fort : une fois la « frappe divine » effectuée, la menace devient sous-jacente et l’on se rend bien vite compte que la société humaine n’a finalement pas besoin d’une intervention extérieure pour se déchirer.

Human Guerilla

En évoquant ouvertement des films comme L’Armée des Ombres de Melville ou le Black Book de Verhoeven, Captive State compose un terrifiant tableau de l’affrontement de l’homme contre lui-même, et dissèque les pulsions de survie de l’espèce humaine face aux menaces contre sa liberté, qu’elles engendrent une soumission lâche (les collaborateurs) ou une pulsion de délivrance suicidaire mais nécessaire (les résistants). Cohérent, Rupert Wyatt filme tout cela à hauteur d’homme, usant d’une caméra épaule et d’une direction artistique en accord total avec son discours. L’histoire, assez labyrinthique, s’organise autour d’une poignée de personnages, autant en conflit contre le système que contre eux-mêmes (à noter au passage la magnifique performance tout en intériorité de John Goodman). Les arcs narratifs se croisent en s’enchaînent mais ne s’égarent jamais, la tension est constante et l’investissement affectif du spectateur ne cessera d’augmenter jusqu’à un dernier acte faisant éclore l’émotion avec poésie et simplicité dans un récit jusque-là très cérébral.

Car finalement, c’est de cela dont il est question dans Captive State : d’une tentative désespérée d’un regain de liberté face aux chaînes idéologiques d’un oppresseur, de retrouver ce qui faisait la saveur du monde d’avant, aussi imparfait fut-il : l’amour, le partage, la connexion à l’autre… C’est cette pulsion de vie inaliénable qui anime ces « héros » terriblement humains, que Wyatt n’iconise jamais, toujours dans cette optique de réalisme froid et de récit humain. Au final, Captive State raconte nos déboires d’aujourd’hui, en allant juste un peu plus loin sur la route : comme ce danger d’une numérisation absolue des modes de vie qui, sous couvert de connecter l’individu au monde entier, l’isole finalement toujours plus, annihilant tout contact véritable avec son prochain. C’est d’ailleurs cette impossibilité de communiquer qui tiraillent les personnages du film, la constante surveillance dont ils sont les proies se voulant une métaphore de l’isolement sociétal moderne.

Sous un minimalisme apparent et une certaine sobriété esthétique, Captive State cache une incroyable richesse thématique, que Rupert Wyatt dévoile avec maestria dans un récit complexe mais toujours fluide. La réception frileuse du film par le public et la critique confirme malheureusement une nouvelle fois la difficulté pour des auteurs exigeants de faire entendre leur voix au milieu d’une industrie toujours plus formatée. Reste que Captive State fera date et que, dans 10 ans, noyés dans les spin-off de Star Wars et les films Marvel de 6h30, les spectateurs ayant croisé sa route et y ayant été sensibles, en parleront encore.