Pourquoi regardons-nous des films d’horreur ?

par | Fév 7, 2017 | Dossier | 0 commentaires

Pourquoi regardons-nous des films d’horreur ? Si nous aspirons à être heureux, pourquoi s’imposer un récit dans lequel des êtres sont en souffrance, où le sang coule et où la peur règne ? Pour pouvoir répondre à ces questions, encore faut-il tenter de définir le genre. Dépoussiérage et pistes de réflexions.

Il était une fois

Les origines du genre sur les écrans sont floues. Si l’on peut apercevoir ses prémices dés la naissance du cinéma, avec les films de George Méliès (Le Manoir du Diable en 1896 et La Caverne Maudite en 1898), nous ne pouvons, pour autant, pas encore véritablement parler de films d’horreur. Déjà, parce qu’il s’agit là des premiers films de l’histoire et que tout restait à créer, puiqu’il n’y avait alors pas les codes et gimmicks que l’on associe aujourd’hui à un genre cinématographique. Mais, même avec notre regard contemporain imprégné de plusieurs décennies de règles et de codes horrifiques, ces films, s’ils évoquaient une imagerie fantastico-démoniaque, n’avaient pas pour but premier d’effrayer le spectateur. Nous commençons à distinguer une amorce de cela avec l’arrivé du cinéma expressionniste allemand. Des films comme Le Cabinet du Docteur Caligari (1920) ou Nosferatu (1922) abordaient des thèmes tels que la folie et la mort en les appliquant directement à leur esthétique (décors déformés, personnages hideux, cadres obliques…). Ces œuvres furent avant tout l’expression cinématographique d’un climat d’angoisse lié au contexte sociopolitique de l’Allemagne du début du 20e sciècle. Contrairement aux œuvres de Méliès, une dimension sociale et psychologique entre donc en jeux. Suivrons ensuite, pour rester sur les grands chemins, les films de monstres d’ Universal et les films de la Hammer qui s’inscrivent dans la tradition de la litterature fantastique. On parlera alors plus de films d’épouvante ou de films fantastiques que de films d’horreur, même si certains respiraient une vraie puissance horrifique empreint de discours fascinants (les films de James Whale).

La mutation du genre se poursuit en 1960, lorsque Psychose d’Alfred Hitchcock sort en salles et propose au public une effroyable plongée dans la folie à travers une approche originale et inédite de la narration. Même s’il s’agira ici plus d’un thriller psychologique emprunt d’horreur que d’un véritable élan d’effroi. Il faut finalement attendre 1968 pour qu’un cinéaste embrasse pleinement la notion de remise en question à travers la peur en accouchant d’un film dont la terreur sera le maître mot. Ce sera George A. Romero avec La Nuit des Morts Vivants. Ici, l’horreur est partout, dans la violence faite aux corps, dans la brutalité des relations humaines et dans la volonté de réalisme du film. La Nuit des Morts Vivants bouleversa les esprits et c’est probablement la première fois que la volonté d’utiliser l’horreur (ici avec la figure du zombie) comme véhicule de discours et d’idées fut si poussée. Romero ouvre la voie à une génération de réalisateurs dont le cinéma sera basé sur la terreur pure, dont, pour n’en citer qu’un, Tobe Hooper et son indétrônable et définitif Massacre à la Tronçonneuse. Car, au final, c’est peut être cela un film d’horreur : une œuvre qui plonge le spectateur dans la noirceur du monde et de l’être humain, en le poussant à la réflexion à travers la peur, l’effroi, le dégoût… Joindre l’utile au désagréable, en somme.

La Fiancée de Frankenstein - James Whale - 1935

Fais moi peur, mais pas trop

Malheureusement, beaucoup de gens ont aujourd’hui oublié, ou n’ont jamais su, ce qui fait toute la richesse et la profondeur du cinéma d’horreur. Ceci est le fatal résultat d’une mutation malade qu’a subit le genre ces dernières années : l’arrivé de films aseptisés n’ayant recours qu’à une peur de surface, une peur récréative, traduite notamment par l’utilisation massive du jump-scare. Le jump-scare (littéralement, « bondir de peur »), c’est lorsqu’un élément perturbateur arrive soudainement dans le cadre, accompagné d’un bruit strident supposé nous faire sursauter. Le jump-scare peut se poser aujourd’hui comme le parfait représentant des stygmats qui gangrènent le genre. Procédé horrifique flemmard par excellence, son utilisation abusive a poussé le public à oublier la sensation de peur réelle. Il est l’antithèse de l’horreur, il ne provoque pas la peur, mais la surprise. Une fois le jump scare passé, toute tension retombe. Certes, certains films l’utilisent à bon escient, comme un vecteur et non pas comme une finalité (Insidious, Crimson Peak…). Mais un long métrage dont l’unique ressort horrifique est le jump-scare n’est pas un film d’horreur. Un film d’horreur est une plongée à l’intérieur de l’être, une confrontation à ses angoisses profondes. Il doit nous déranger, nous pousser à observer et comprendre notre part d’ombre, comme le faisait, par exemple, de façon exceptionnelle le Martyrs de Pascal Laugier. Ce n’est pas un vulgaire tour de train fantôme dénué de tout questionnements philosophiques (Annabelle, Ouija …). Le problème, c’est que c’est à cela que le grand public identifie le genre aujourd’hui.

Des films d’horreur qui n’ont pas recours à un sensationnalisme facile, il en existe encore, et heureusement. On retiendra notamment, en 2016, des pépites comme The Neon Demon, Green Room, The Witch ou Don’t Breathe. Seulement, ils ne profitent pas (ou rarement) de la même puissance d’exploitation que les Paranormal Activity et consort. Ceci car, malheureusement, les producteurs et distributeurs peu scrupuleux ont flairé là un excellent filon. L’horreur est probablement le genre le moins cher à produire et qui, du coup, permet d’engendrer des profits énormes. Ils nous resservent donc toujours les même recettes fades et dénuées de toute prises de risques. Le problème c’est que le spectateur, lobotomisé par ces productions, a tendance à se rebiffer dés qu’on lui propose une expérience véritablement terrifiante. Cela le déstabilise, le sort de sa zone de confort et il n’en a plus l’habitude, lui qui a les yeux rivés sur son smartphone entre deux sursauts inoffensifs. Un film d’horreur nous fait grandir, il ne nous laisse pas mariner dans notre ignorance heureuse. Il ne nous montre pas juste ce que l’on veut voir mais aussi ce que l’on doit voir.

Martyrs - Pascal Laugier - 2008

J’ai peur donc je suis

Ce serait donc cette volonté de comprendre, de réfléchir sur la part obscure de l’âme humaine, qui nous pousserait à regarder des films d’horreur ? Peut être bien, même si, la plupart du temps, cela reste inconscient. Peut être somme nous poussés, à la base, par une pulsion plus primaire : le désir de sensations fortes. Car il y a forcément un aspect cathartique à la chose. La catharsis c’est la « purgation des passions » comme nous le dit Aristote. Nous irions donc voir des films d’horreur pour se libérer du mal qui est en nous, pour assouvir notre besoin d’agressivité et ainsi vivre plus tranquillement notre vie de tous les jours. Mais à un niveau plus inconscient ou refoulé, ce serait réellement pour comprendre et essayer d’accepter la part de mal inhérente à l’être humain.

Certes, le dégoût et la peur ne sont pas des sentiments exclusifs au cinéma horrifique. L’horreur envahit souvent d’autres genres. Un film de guerre dépeint l’horreur humaine la plus totale, celle qui contamine les esprits et engendre des massacres. Mais le film d’horreur fait plus que de montrer l’horreur, il est l’horreur. Il a ce quelque chose d’insaisissable, il nous confronte à la noirceur de l’âme humaine dans un élan cathartique absolu. Dans J’ai Rencontré le Diable (Kim Jee-Woon, 2011), un homme cherche à se venger du meurtrier de sa femme. Il décide de le capturer et de le torturer sans relâche. Le héros, à priori un monsieur « tout le monde » que l’on identifierait à la figure du « gentil », fait preuve d’une imagination sadique incroyable pour faire souffrir cet homme qui lui a tout pris. Ce film dépeint merveilleusement bien la dualité de l’être humain, le basculement inconscient de l’homme vers le monstre et met à mal notre notion de justice, de bien et de mal. Un voyage tout aussi violent et éprouvant que riche et complexe.  J’ai Rencontré le Diable nous pousse à la reconsidération de nos acquis en nous conduisant dans les pires retranchements diaboliques de l’homme et donc, de nous-même.

Quoi qu’il en soit, un film d’horreur, bon ou mauvais, n’est pas un objet dangereux. Il est au mieux un édifice salvateur et au pire un défouloir inoffensif. Il n’ y a pas de plaisir coupable. Il est intéressant d’observer que certaines personnes vont totalement bannir les films d’horreur de leur vie, n’éprouvant pas la volonté de s’infliger un spectacle horrible, considérant que le monde contient déjà son lot d’atrocités. D’un autre côté, d’autres vont rechercher cet effroi, cette confrontation à la terreur, au moche, à l’inavouable. Comment expliquer cela ? Peut être est-ce pour mieux comprendre le mal qui habite le monde que l’on regarde l’horreur. Et puis, observer une horreur factice nous rassure, nous fait échapper à celle, bien réelle, que l’on voit aux informations ou dont l’on fait l’expérience dans notre vie. C’est une peur que l’on choisit, contrairement à celle que l’on subit. Elle est par conséquent imprégnée d’une connotation libératrice.

The Ring - Gore Verbinsky - 2002

Qu’ il mette en scène des créatures monstrueuses ou simplement des hommes et des femmes, qu ‘il verse dans le gore outrancier ou adopte une posture plus mystérieuse en laissant place au pouvoir du hors champ, le film d’horreur nous en apprend toujours beaucoup sur les autres et sur nous même. Objet complexe, certains le cherche alors que d’autres le fuit. À la manière d’un cauchemar, il pénètre l’esprit. Tout le monde y trouvera quelque chose de différent en fonction de sa sensibilité et de son vécu. Dans la période actuelle de déchirements sociaux, de clivages et de peur ambiante, il peut être un moyen de s’évader le temps d’une projection et de revenir changé, plus apte à accepter notre part d’ombre afin de ne pas la laisser nous définir.

Si ce sujet vous intéresse, je vous conseille le superbe livre La Philosophie du cinéma d’horreur d’Olivia Chevalier-Chandeigne.