Philosophie Gore – Critique d’ Alien : Covenant

par | Mai 11, 2017 | Critique | 0 commentaires

Alien : Covenant – Ridley Scott – 2017

Il y a près de 40 ans, le cinéma voyait naître un chef-d’œuvre absolu de terreur viscérale : Alien Le Huitième Passager. Après être passé par la case Prometheus, Ridley Scott reprend une nouvelle fois les rennes de la saga qu’il a initiée. Avec Alien : Covenant, le xénomorphe revient hanter les salles obscures et habiter nos entrailles pour un nouvel opus aussi riche en réflexions qu’en hémoglobine.

He’s back

La séquence d’introduction de ce nouveau segment est des plus envoûtante. Elle prend place au sein d’une pièce à la blancheur irréelle dans laquelle se déroule une conversation entre le droïde David (Michael Fassbender) et son créateur Peter Weyland (Guy Pearce). D’emblée, tout le génie de Ridley Scott est là. Au travers d’un dialogue intime et minimaliste, le cinéaste fait resurgir les thématiques qui lui sont chères : Qu’est ce que l’humanité ? Qu’est ce que l’âme ? Si elle est le foyer d’une vie interne, faite d’émotions et de pensées, un être artificiel, dans la prise de conscience de son existence, peut-il prétendre en avoir une ? « Si vous m’avez créé, qui vous a créé ? ». Telle est la question que pose David à son créateur qui, déjà dépassé par la supériorité réflective de son œuvre, se repli en laissant transparaître toutes les limites orgueilleuses de la race humaine. En faisant surgir d’entrée de jeu ces interrogations, Scott fait échos aux grandes heures de son cinéma (Blade Runner…) et place Alien : Covenant sur les voies obscures et fascinantes d’un récit métaphysique où l’humanité ne va pas, une fois de plus, en ressortir très glorieuse…

Nombreux sont les spectateurs ayant étés laissé perplexes par le sous-estimé Prometheus. Alors que tout le monde attendait un film d’horreur/hommage à Alien : Le Huitième Passager, papa Ridley livrait une fresque science-fictionnelle ambitieuse qui, si parfois maladroite dans ses choix narratifs et démonstratifs, ne manquait pas de réflexions fascinantes et venait intelligemment enrichir la saga avec son approche fondamentalement différente et ses questionnements nouveaux. Vendu comme un prequel du premier Alien, Alien : Covenant est en fait la suite directe de ce film mal-aimé. Dés lors, il en reprend de nombreux éléments et, du fait, il ne pourra s’empêcher de décevoir le public déjà récalcitrant. Qu’à cela ne tienne ! Fidèle au passionné qu’il est, Scott va là où il a envie avec une énergie folle qui gommera aisément les quelques défauts du film pour en faire un véritable objet de fascination.

Mais revenons à nos moutons : nous faisons donc la rencontre de l’équipage du vaisseau Covenant, traversant l’espace dans le but de coloniser une planète et trouver un nouveau foyer d’accueil à la race humaine. Mais les choses se compliquent lorsqu’en chemin, ils découvrent une autre planète, inconnue celle-ci, et prennent la décision de s’y rendre, cette dernière correspondant en effet aux critères de développement de l’humanité.

Le Dernier Passager

Une fois l’équipage arrivé sur place, l’obscurité mécanique du vaisseau laisse place à des paysages aussi magnifiques qu’inquiétants. Les images sont sublimes et la mise en scène de Scott, qui n’a définitivement pas son pareil lorsqu’il s’agit de filmer de la SF, laisse pressentir toute la noirceur à venir. Et il est peu dire que les têtes vont tomber et les poitrines exploser. Et là où l’on pourrait reprocher au film des personnages peu intéressants (certains faisant même office de simple chair à canon) il est indispensable de tenter de comprendre la volonté du cinéaste. Ce manque d’empathie (très relatif, car certains personnages nous tiennent en émotion) est en fait tout à fait logique lorsque l’on entrevoie ce qui intéresse véritablement Scott : David. Le droïde rescapé de l’expédition Prometheus, brillamment interprété par Michael Fassbender, est le véritable objet d’étude du réalisateur. Lui qui a depuis longtemps dépassé le concept même de bien et de mal et  compris que l’espèce humaine, dans son infinie bêtise auto-destructrice, était destinée à s’éteindre, n’aura alors aucune pitié à se servir des membres de l’équipage comme cobayes et autres foyers organiques. Son obsession pour la création (création de la vie et création artistique…) démontre son statut d’être frustré, aspirant à plus que ce que sa nature ne lui autorise. Cela donne lieu à quelques unes des plus belles scènes du film, comme celle, filmée avec la magnifique simplicité d’un travelling latéral, où David donne à Walter (le droïde de l’expédition Covenant, même modèle que David et donc aussi joué par Fassbender), une leçon de flûte. Un magnifique jeu de miroir prend alors place, beaucoup plus lourd en enjeux et en significations qu’il n’y parait. Nous pouvons également relever la macabre découverte du laboratoire de David, dans lequel de rares lumières luttent contre une obscurité dévorante. L’approche viscérale et humaniste du Huitième Passager (le film plaçait ses personnages au centre de tout) a laissé place à une distance froide vis à vis de l’homme et à un nihilisme se propageant tel un virus incurable.

Et qu’en est-il alors de notre ami le xénomorphe ? Nous pouvons clairement affirmer qu’il est ici mis à l’honneur. Objet de toute les peurs et fascinations, notre alien prendra différentes formes et ne manquera pas d’ accompagner ses apparitions de torrents de sang. À ce titre, le film est extrêmement gore et ses deux premiers « accouchements » resteront probablement dans les mémoires comme de véritables bijoux d’horreur graphique. Scott allie parfaitement ses propos à ses images et la violence organique de ces scènes n’en ressort que décuplée. Même s’il est vrai qu’à force d’apparitions plein cadre et d’une psychologie plus « bas de plafond » (le xénomorphe ne manque pas de tomber dans chacun des pièges tendus sous son nez), la créature perd de sa puissance horrifique et évocatrice.

On pourra également reprocher au dernier quart du film sa prévisibilité en prenant le chemin facile de la scène d’action à rallonge, même si celle-ci n’en demeure pas moins maîtrisée et plutôt jouissive. En fait, c’est un peu comme si Ridley Scott, après nous avoir torturé l’esprit et secoué les tripes pendant 1h30, voulait nous offrir un morceau d’action primaire et décomplexé, apportant de ce fait au film un côté bis se mariant étonnamment bien à l’ensemble de l’œuvre en évoquant à la fois (sans jamais les égaler bien entendu) Alien : Le Huitième Passager et Aliens : Le Retour.

Là où certains verront, dans Alien : Covenant, un pot pourri du cinéma de Scott, d’autre y décèleront une approche ambitieuse visant à enrichir philosophiquement et visuellement le monstre de cinéma qu’est la saga Alien. Alors oui, il est loin le temps du mystère gangrenant de l’Alien de 1977. La puissance d’évocation et les chemins insidieux ont aujourd’hui laissé place à une approche plus lisse et explicative. Mais Ridley Scott livre, avec cette seconde série de films, de pertinentes explications sur les origines de la créature et de son créateur… Revisite du mythe de Frankenstein, fascinante réflexion sur l’art et la création, Covenant présente une humanité qui se mort la queue, dépassée par sa propre entreprise et trahie par sa soif maladive de contrôle absolu face aux mystères de la vie. C’est un film cérébral, sauvage, poétique, imparfait, mais terriblement attachant. Œuvre hybride passionnante, mélange de série B gore décomplexée et de fresque philosophique, le nouveau bébé de Ridley Scott est à l’image des créatures qu ‘il abrite : implacable, organique, et monstrueusement beau.