Paris s’éveille – Critique de La Nuit a Dévoré le Monde

par | Mar 12, 2018 | Critique | 0 commentaires

La Nuit a Dévoré le Monde – Dominique Rocher- 2018

Il est rare, et d’autant plus réjouissant, qu’un cinéaste français s’attaque au récit d’infectés. Et c’est aujourd’hui en la personne de Dominique Rocher que le genre se réveille. Avec La Nuit a Dévoré le Monde, le cinéaste nous prouve que notre belle capitale peut s’avérer être le parfait décors à une apocalypse zombie.

Bleu Blanc ROUGE

Paris, au petit matin. Sam se réveille d’une soirée difficile dans un appartement encore imprégné des effluves d’alcool et de sueur de la fête qui y a pris place il y a quelques heures. Mais à partir d’aujourd’hui, rien ne sera plus pareil puisque, mes amis, la nuit a belle et bien dévoré le monde, et notre humanité s’en est allé au passage. Adoptant une approche profondément différente de son cousin La Horde (autre film de zombie français), La Nuit a Dévoré le Monde est une œuvre crépusculaire, paradoxalement douce mais définitivement tragique. Pour notre héros, ultime survivant de cet immeuble planté au milieu d’un Paris ravagé par une épidémie transformant le manant en bête assoiffée de sang, un long voyage commence, et celui-ci sera principalement intérieur.

La Nuit a Dévoré le Monde est un film qui prend le temps, adoptant un rythme lent mais enivrant, appuyé par une musique tour à tour mélancolique, triste et joyeuse. Dominique Rocher s’approprie le genre pour livrer un vrai film d’auteur à l’approche toute personnelle. En prenant le contre-pied de ce que l’on a pour habitude de voir dans un récit à base de morts-vivants, le réalisateur se montre malin à plus d’un titre. Par exemple, là où film de zombie rime souvent avec couleurs froides et sombres, le cinéaste choisit de faire baigner son long métrage dans une lumière suave et chaude, doux camouflage d’un danger toujours présent. Car la quête de survie de Sam sera semée d’embûches et malmenée par de nombreux démons… Ceux qui arpentent les rues et ceux qui hantent sa conscience.

Je suis une légende

Dominique Rocher désosse au maximum son histoire pour ne garder que le noyau thématique dur de la plupart des films du genre : à l’aube de la fin de notre temps, comment garder intact notre notion d’humanité ? Il met en place un récit à la narration épurée mais au symbolisme riche. Car qui dit zombie dit souvent politique… et au travers de cette histoire de survie transpire un discours pertinent sur l’isolement social et la tentation de repli face à l’étranger. Le metteur en scène parvient parfaitement à nous faire ressentir le poids de temps qui passe et la fatalité morbide de la solitude. Cette solitude maintiendra Sam en vie autant qu’elle le détruira à petit feu. Lui qui sortait tout juste d’une rupture amoureuse subtilement évoquée lors d’un court prologue, ne croit peut être plus vraiment aux relations humaines, et cette isolation forcée prendra tantôt la forme d’une délivrance, tantôt celle d’une malédiction.

Dans la peau de Sam, l’acteur norvégien Anders Danielsen Lie est de pratiquement tous les plans. Et même si son jeu convainc à plus d’un titre, le bonhomme manque tout de même cruellement de charisme pour endosser un tel rôle et l’on peine parfois à s’investir totalement dans sa quête de survie. Mais n’allez cependant pas croire que La Nuit a Dévoré le Monde laisse planer l’ennui. De par son rythme lent, le film nous happe et prend le temps d’impliquer profondément le spectateur, tenu en haleine par un ton juste ainsi qu’une mise en scène et un montage des plus maîtrisés. Dominique Rocher opère une gestion de l’espace ludique et ingénieuse et les déambulations de notre héros dans cet immeuble déserté se feront de plus en plus anxiogènes, jusqu’à une rencontre fatidique qui aboutira à un adroit retournement narratif que l’on ne dévoilera pas ici.

Très belle surprise que cette nuit dévorante, qui parvient à éviter les clichés du genre tout en proposant une approche personnelle et sans concessions. La Nuit a Dévoré le Monde est une œuvre enivrante et poétique portée par le savoir faire solide de son réalisateur. C’est quand même beau, une ville sous le sang.