L’été des supplices – Critique de Midsommar

par | Août 2, 2019 | Critique | 0 commentaires

 Midsommar – Ari Aster – 2019

C’était le plus gros choc de 2018, le caillou dans la chaussure impossible à enlever, le truc qui colle à la rétine et empoisonne le cerveau… Cela fait un an maintenant que l’on a découvert Hérédité et les traces sont encore là… L’attente était donc phénoménale concernant ce Midsommar, tant il permettrait de découvrir si Ari Aster était un petit malin ayant réussit un coup de génie ou un nouveau prodige du cinéma contemporain.

Pas de printemps pour Dani

La réponse à cette interrogation nous est donnée durant les 15 premières minutes de Midsommar. La maîtrise et le brio avec lesquels Aster pose son cadre et ses personnages tout en infusant dores et déjà les prémices de l’enfer à venir est un modèle absolu de mise en scène, de narration, de direction d’acteurs et de découpage. Lorsque, suite à un drame personnel, Dani est invitée par son petit ami Christian à venir passer des vacances en Suède avec lui et ses amis, leur couple bat déjà de l’aile. Mais la jeune fille espère trouver dans ces contrées lointaines la paix intérieure et la flamme relationnelle qui lui font terriblement défaut. D’autant que le groupe s’exile dans une communauté hippie isolée en pleine nature pour célébrer une fête ancestrale, un changement d’air potentiellement salvateur donc.

Pendant ce cauchemar de 2h30, Dani sera notre point d’accroche, notre regard sera le sien et son parcours sera le notre. Outre l’écriture exemplaire du personnage, c’est le jeu incroyable et bouleversant de Florence Pugh qui attirera toute notre empathie dés les premières minutes du long-métrage. La performance de l’actrice anglaise est en plus constamment décuplée par la mise en scène d’Aster, à l’image de ce long plan sur le visage d’une Dani au téléphone avec un compagnon qui ne l’écoute qu’à moitié et semble incapable de lui apporter le soutien qu’elle recherche. La perte d’accroches émotionnelles et la souffrance refoulée font alors peu à peu surface sur un visage qui se décompose doucement de tristesse. Ari Aster raconte tout avec peu et la puissance de ses images n’en est que décuplée. Le cinéaste multipliera ainsi les plans très longs et les mouvements de caméras pénétrants, limitera ses coupes au maximum et enchaînera les idées de cadrage virtuoses et jamais ostentatoires. C’est simple : chaque plan raconte quelque chose et est un nouveau coup de pinceau appliqué à la fresque infernale qui se peint lentement sous nos yeux. Si Hérédité détournait le film de maison hantée et de possession en diluant le tout dans un drame familial qui ne cessait de prendre des tournants inattendus, le point de départ de Midsommar, rappelant nombre de survivals/slashers à la Hostel, n’est qu’un prétexte pour jouer une fois de plus avec les codes du genre et les attentes d’un spectateur venu chercher sa dose d’effroi. Mais Ari Aster n’est pas là pour nous offrir un petit tour de train fantôme téléphoné. Il préfère nous emmener dans des enfers plus intimes et plonger sans retenue dans l’horreur la plus insondable qui soit… 

Délivrez-nous du mal

Là où Hérédité choisissait de filmer la terreur dans le cadre qui lui sied, à priori, le mieux : l’obscurité, Midsommar plonge dans le prisme opposé : celui d’un effroi solaire visible de tous. C’est bien connu, le rouge ressort mieux sur le blanc… Dans ces contrés où le soleil ne se couche quasiment jamais, l’horreur ne se cache pas, elle frappe de plein fouet devant des yeux écarquillés. Et si la lumière est partout, impossible pour nos démons de rester tapis dans l’ombre. Pour ces jeunes américains couvés par une société apte à anesthésier les angoisses à coup de pilules médicamenteuses et d’écrans hypnotisants, c’est autant à des menaces extérieures qu’intérieures qu’ils devront faire face. Et alors que l’on découvre les mœurs et coutumes des lieux avec méfiance en partageant le point de vue de ces nouveaux arrivants, le réalisateur s’applique à jouer avec nos points d’attaches narratifs et affectifs en créant de plus en plus de distance entre ces étudiants et nous.  Tour à tour arrogants, ignares, égoïstes et hypocrites, Christian et ses amis ne sont en fait que les fantômes d’un monde malade. Perdue entre l’ignorance d’un petit ami lâche et l’esprit de communauté radical et effrayant des habitants, Dani sera, encore une fois, notre seul point d’accroche, et au fur et à mesure de sa perte de contrôle (ou prise de contrôle, selon comment l’on décide de voir les choses), c’est aussi nous qui perdons pied, aspirés dans un vortex idéologique trouble et embarqués dans un voyage aussi beau que monstrueux. 

À l’image d’Hérédité, Midsommar est une machine parfaitement huilée, un piège qui se referme lentement mais sûrement et dont les innombrables rouages se dévoileront au fil des visionnages. Il y a quelque chose qui tient du Lars Von Trier dans l’approche narrative et thématique d’Ari Aster, en ce sens où tout semble écrit par avance, inéluctable, telle une prophétie terrible dont nul ne peut s’extirper. À l’instar de l’héroïne de Melancholia, il faudra alors accepter la cruelle inexorabilité du futur pour pouvoir atteindre une paix intérieure. Quitter une folie pour en embrasser une autre, en somme. Car ceci est définitif : chez Aster, l’homme est condamné tant qu’il ne s’ouvre pas à ses émotions et à l’autre, tant qu’il laisse la haine, la peur et la souffrance prendre le dessus. Lors de ce voyage halluciné et hallucinant, c’est un malaise insidieux et une angoisse inéluctable qui prennent place dans nos tripes. Le réalisateur adopte sans gêne nombre de parti-prix radicaux, que ce soit dans le rythme et la construction du récit ou dans ce qu’il décide de montrer à l’écran ou non. Il distille ainsi l’horreur jusqu’à son point de rupture, décuplant la puissance d’images à la violence graphique parfois à la limite du soutenable. Si cette violence marque autant la rétine, c’est parce qu’elle use d’un habile contraste entre une brutalité frontale et une banalité morale dû à son encrage dans les coutumes de cette communauté. Tout cela mène fatalement vers un ultime acte en forme d’embrasement sensitif vertigineux. Une fin qui rappellera celle du non moins formidable The Witch, qui peignait lui aussi le portrait d’une jeune femme en détresse terriblement seule et incomprise qui trouvait l’absolution de ses souffrances dans un lâcher-prise total de son être et dans l’abandon de ses acquis… Pour finalement s’élever vers un univers intérieur insoupçonné.

Une fois la séance terminée, il n’est pas simple de redescendre. Mais le vertige atténué, il devient vite obsédant de décortiquer mentalement ce que l’on vient de voir et de réfléchir à ce que Midsommar nous a finalement raconté… L’audace et la richesse de cette œuvre monumentale n’auront alors de cesse de nous revenir et de grandir en nous. Au cours de ce récit, il fut bien sûr question de ce besoin inaliénable qu’a l’homme de partager sa douleur, de se sentir aimé et reconnu, d’appartenir à un groupe… Au point parfois de se perdre dans l’autre et de se voiler la face quant à la légitimité et la sincérité d’une relation. Ou bien de plonger corps et âme dans le fanatisme religieux le plus absolu. Il fut aussi question d’un deuil, celui d’une jeune femme envers sa famille d’abord, et ensuite envers une relation de amoureuse qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Vertigineux de maîtrise et de profondeur, Midsommar est un miroir aux bords acérés : il reflète nos angoisses, expose nos démons et dessine nos peurs avec une ferveur frontale, visuelle et symbolique dont seul le cinéma est capable . Celui d’Ari Aster est grand, très grand.