Les mers hallucinées – Critique de The Lighthouse

par | Déc 22, 2019 | Critique | 0 commentaires

The Lighthouse – Robert Eggers – 2019

Extraits lisibles du journal de bord retrouvé d’Ephraim Winslow

À l’instant précis où mes pieds touchent à nouveau la terre ferme, un vent aux effluves amères de bois humide me saisit la gorge. Plissant les yeux pour mieux distinguer ce qui se dresse devant moi à travers l’air brumeux chargé de sel, je distingue péniblement l’immense tour de pierre qui sera mon seul refuge pendant plusieurs semaines. À l’intérieur de mes tripes, je peux déjà ressentir le souffle froid d’un futur sombre. C’est sur cette île camouflée par les vagues et drapée de brume que je pose mes bagages pour travailler avec le vieil homme débarqué avec moi. Sur celle-ci se dresse cet immense phare dont la sirène au son d’outre-tombe hurle au ciel son inexorable solitude, tel un avertissement de l’enfer à venir. Et une fois que le bateau nous ayant porté ici s’éloigne de l’étroitesse de cet oasis infernale pour disparaître dans l’immensité de l’océan, un fait inexorable émerge des mes doutes : je suis loin de tout.

Les longues journées de labeur se suivent, entrecoupées de dîners en face à face avec ce compagnon d’infortune qui me semble être le cousin du diable. Je trouve refuge dans mes temps de solitude. Quoi qu’ils se présentent peu. On m’observe constamment. Quand le vieil homme ne me guette pas du haut du phare, les mouettes s’en chargent pour lui. Tout cela semble absurde, peut être que je perds la raison. Mon corps est à mes corvées quotidiennes mais mon esprit vogue ailleurs. Les nuits son pénibles. Les peurs et névroses qui m’habitent y trouvent refuge idéal. Il m’est difficile de cueillir le sommeil tant mes narines sont perpétuellement chatouillées par les vagues odorantes de la sueur des corps agités et les relents d’alcools, baumes trompeurs d’esprits esseulés. Autant de textures et d’odeurs qui m’enveloppent dans un balais sensitif infernal. Car j’ai beau me convaincre que je n’ai rien à voir avec cet homme vile, rien n’y fait : le sel marin rend ma peau tout aussi humide et collante que la sienne, le liquide corrosif qui coule dans son gosiers embrume mon esprit en même temps que le sien et les pulsions sexuelles et morbides qui semblent venir agiter son âme caresse dangereusement la mienne. Mais je le vois maintenant pour ce qu’il est vraiment, nu des couches de faux courage : un homme seul et apeuré. En plus de tout cela, viennent les questions : que fait-il toute la nuit en haut de ce phare ? Pourquoi m’y interdit-il si scrupuleusement l’accès ? Car si son royaume est la nuit, il n’a jamais était aussi proche de la lumière. Tandis que moi, chaque jours, je m’enfonce un peu plus dans les ténèbres.

Des jours, des semaines, des mois ? La relève n’est jamais venue. L’épouvante troublante du lieu me contamine lentement. Progressivement, la raison et le temps s’évaporent pour laisser place à la folie et à la boucle infernale de l’éternité. Des forces obscures sont à l’œuvre sur cet amas de rochers creusés par le déferlement de l’eau. J’en ai désormais la certitude. Reste à savoir si elles émanent du lieu en question ou de mon esprit malade… La masse des longues heures de labeur s’appuie de plus en plus sur moi. Nous sommes perdus dans l’abîme d’un néant bleu devenu gris et rien ne paraît pouvoir nous en délivrer. À moins que la mort qui rôde dans l’ombre des lieux ne se décide enfin à venir frapper. Alors que notre foyer se déchire un peu plus chaque jour de l’intérieur, je comprends une chose essentielle : le mal dont on ne cesse d’énumérer les pouvoirs ne vient pas des cieux ou des profondeurs de la terre, il est là, avec nous, sur ce plan. Et il trouve refuge dans nos âmes si fragiles.

Mirages et réalité se mélangent, mutant corps et esprit en une créature venue des abîmes. L’ai-je toujours abrité en moi ou m’attendait-elle dans cet endroit ? Peut être est-ce une malédiction lancée par quelque lointaine sorcière… car je ressens le poids de vies passées. D’étranges choses prennent forment dans l’ombre, lorsque la civilisation n’existe plus et que l’on se retrouve seuls face à l’inconnu, face à un inconnu, face à nous-même. L’irrévélé de tout un monde m’apparaît désormais. Mais je ne le comprends pas encore. J’ai arpenté des forêts sinueuses et des mers agitées, mais ma destination me reste mystérieuse. Ce que je sais, c’est que j’avance vers la lumière. Mon corps nu flotte dans l’air poussiéreux. Et je comprends que c’est là que se trouve ma vraie place, entre la terre et le ciel, l’enfer et le paradis. Et alors que je m’élève vers les cieux, je vous maudit tous. Vous qui avez vu dans mes yeux les flammes de l’enfer, ignorant qu’elles n’étaient que le simple reflet de votre âme perdue.