Les Brasiers de l’Enfer – Critique de Mother!

par | Déc 2, 2017 | Critique | 0 commentaires

Mother! – Darren Aronofsky – 2017

Que l’on apprécie ou non le cinéma de Darren Aronofsky, force est d’admettre que le cinéaste ne fait pas dans la demi-mesure. En seulement une poignée de films, il a su s’imposer comme un artiste complet et influant tout en divisant constamment le public. Et ce n’est certainement pas le jusqu’au boutisme de Mother! qui va changer quoi que ce soit…

Flou Artistique

Si le dernier rejeton d’Aronofsky déchaîne autant les passions, c’est parce qu’il ose demander quelque chose devenu assez rare dans la sphère cinéma actuelle : l’abandon total de la part du spectateur. La perte de contrôle et la désillusion que le film nous inflige en a donc inévitablement rebuté plus d’un. Car il n’est pas toujours aisé de mettre sa petite fierté de côté pour se laisser embarquer en terre inconnue, et encore moins lorsque le navire vogue à contre-courant de nos attentes. Accepter de ne pas tout comprendre pour mieux plonger dans le cœur de l’art et se laisser perdre pour mieux être éclairé, voilà la délicieuse proposition qu’Aronofsky nous fait avec Mother!.

En cela, le réalisateur se rapproche du cinéma de Nicolas Winding Refn, dont l’impérial Only God Forgives partage bon nombre de thématiques avec Mother!. En suivant l’histoire de cette jeune femme vivant avec son époux dans une immense maison de campagne et dont la relation de couple est mise en péril par l’arrivée d’invités inattendus, le cinéaste nous invite donc à lâcher prise. Car très vite, l’on comprend que le film ne nous brossera pas dans le sens du poil. Si le récit attise constamment la curiosité et, si l’on meurt d’envie de percer le mystère impénétrable de cette histoire, l’on sait aussi pertinemment que toutes les réponses ne nous seront pas données. Et c’est tant mieux. Mother! est un puzzle filmique qui exclut sans vergogne nombre des éléments auxquels le public peut habituellement se rattacher. En gardant inconnu l’époque à laquelle se déroule l’histoire, en ne nommant clairement aucun des personnages et en laissant le spectateur dans le doute quant au lieu de l’intrigue, Aronofsky nous retire les cartes des mains. Le cinéaste injecte insidieusement en nous un malaise gangrenant et grandissant jusqu’à un final au bord de la nausée visuelle et sensitive. Mais n’allez pas croire que le bonhomme se perd en maladresses et excès prétentieux, le réalisateur de Black Swan n’a rien laissé au hasard et le chemin qu’il offre demeurera éclairé pour qui acceptera de le suivre.

Dieu et Mère

Historique, politique, poétique… Mother! est une œuvre d’une richesse thématique et psychologique incroyable, qui pousse constamment le spectateur à la réflexion. En le laissant errer dans cette immense demeure aux côtés du personnage campé par Jennifer Lawrence (qui livre par ailleurs une incroyable performance d’actrice), il l’invite à plonger dans tout ce que l’humain a de plus monstrueux et d’inavouable. Tout le film est filmé du point de vue de l’actrice, ce qui contribue d’autant plus à l’aspect suffocant d’une intrigue à tiroir qui échappe à tout raisonnement logique. Ainsi, lorsque la jeune femme colle son oreille aux portes, nous n’entendrons que les murmures d’un dialogue que l’on imagine pourtant crucial. Comme elle, nous serons constamment sur nos gardes, terrorisés à l’idée de l’inconnu, de l’intrusif qui vient cassé, d’une part son confort domestique et d’autre part, notre confort de spectateur. Jamais nous ne serons placés d’un point de vue extérieur au personnage. La mise en scène d’Aronofsky adopte par conséquence une approche claustrophobe qui laisse peu de places aux courants d’air frais qu’offrent habituellement les plans larges. Ce parti-prix audacieux s’avère payant, tant l’expérience, renforcée par un sound design incroyable, en ressort suffocante.

Mais alors, de quoi nous parle réellement Mother! ? A la fois réécriture biblique et récit apocalyptique, revisite exacerbée du Rosemary’s Baby de Polanski et cauchemar éveillé, récit d’un couple à la dérive et chronique condensée d’une humanité auto-destructrice, Mother!, c’est l’éternel recommencement, le cycle infernal de notre histoire. Avec des films comme The Fountain et Noé, Aronofsky avait déjà montré son intérêt pour le questionnement religieux. Mais si, dans ces long métrages, la foie en une croyance poussait les personnages à accomplir l’impensable, il en prend, avec Mother!, le contrepied total. Ici, la croyance aveugle ne peut mener qu’à l’annihilation morbide de notre propre humanité. Le personnage de Lawrence semble seule au monde, éloigné de tout dans cette maison perdue, avec laquelle elle semble ne faire qu’un. Évincée et rabaissée par un mari manipulateur (excellent Javier Bardem) dont elle peine à comprendre le comportement, elle se voit peu à peu sombrer dans une paranoïa dévorante. Cette mère en devenir, c’est avant tout la mère de l’humanité, dont le ventre rond abrite l’ultime être innocent d’un peuple déchiré par sa propre vanité. Et ce mari, c’est le créateur de tout, perdu à jamais dans le cycle atroce et douloureux de la vanité humaine. Pour Aronofsky, le processus créatif passe fatalement par la destruction de toute forme d’amour.

Entre indices précieux et fausse pistes, le cinéaste ne nous donne jamais toutes les clefs pour comprendre son œuvre mais sait pertinemment que le spectateur réceptif saura les trouver en lui. Car c’est cela, que le film nous pousse à faire : aller extraire au plus profond de nous les réponses à tant de folies inhérentes à notre espèce. Mother! est une œuvre dérangeante, pénétrante, violente, viscérale en diable… et elle n’aura de cesse de gagner en richesse réflective et en intensité diabolique jusqu’au tout dernier plan, qui finira de la boucler dans sa logique infernale. Et si son incroyable radicalité fait plaisir à voir dans le paysage de notre cinéma contemporain souvent beaucoup trop sage, elle en rebutera également plus d’un. Mais pour le cinéphile désireux de remettre en question la véracité analytique de son œil affûté, il n’existe pas de meilleur challenge.

Mother! se vit et se ressent plus qu’il ne s’explique. Imprévisible, chaotique, passionné, le film d’Aronofsky ne cesse de surprendre et son horreur restera en nous longtemps après le visionnage. En tirant le plus possible sur la corde de la vraisemblance jusqu’à exploser de milles feux dans un final hallucinant et à la logique redoutable, Aronofsky fait de Mother! un voyage intérieur abyssal d’une violence inouïe, et duquel on ne ressort pas indemne. Une allégorie tétanisante de notre humanité déclinante et un portrait au vitriol de toute la sauvagerie de l’Homme, dont la richesse symbolique ne peut qu’être vaguement effleurée par ces quelques lignes.