Le Souffle Coupé – Critique de Don’t Breathe

par | Fév 15, 2017 | Critique | 0 commentaires

Don’t Breathe – Fede Alvarez – 2016

Choisi par Sam Raimi pour réaliser le remake d’Evil Dead en 2013, Fede Alvarez confirme tout le bien que l’on pensait de lui et montre une fois de plus qu’il est un cinéaste plein de talent. Après la claque Evil Dead, voici l’uppercut Don’t Breathe.

Blind

Commencer sa carrière de réalisateur en réussissant haut la main le remake d’un des films d’horreur les plus adulé de tous les temps, ça se pose là. Avec son Evil Dead version 2013, Fede Alvarez avait livré plus qu’un simple hommage au film original : un long métrage d’une violence incroyable, véritable opéra gore jouissif et loin d’être bête. Nous attendions donc le pied ferme son nouveau bébé… Tout comme Evil Dead, Don’t Breathe est produit par Sam Raimi et l’on retrouve la superbe Jane Levy dans le rôle principal, celui de Rocky, une jeune fille qui, pour échapper à la pauvreté de son quartier et ne pas finir comme sa mère junkie, cambriole de riches demeures avec deux de ses amis. Seulement voilà, une nuit, ils entreront dans la mauvaise maison, celle d’un vieil homme aveugle (génial Stephen Lang) qui cache de lourds secrets… Situé quelque part entre Le Sous Sol de la Peur de Wes Craven et Panic Room de David Fincher, le script se veut ouvertement simple mais terriblement efficace. Ici, aucune digression n’est présente, Alvarez sait où il veut aller et il y va avec une énergie et une détermination imperturbable. Lune des nombreuses qualités du film est ainsi d’utiliser cette simplicité d’intrigue comme une arme narrative et émotionnelle redoutable.

Si le début de Don’t Breathe pose un cadre familier (la banlieue délabrée d’une ville fantôme, symbole d’une Amérique en putréfaction) et s’ancre dans un genre précis (le home invasion) c’est pour mieux exploser par la suite. Que ce soit lors des moments de suspens ou des déchaînements de violence, le réalisateur sait toujours où poser sa caméra pour obtenir l’effet voulu et le sentiment recherché. Il fait preuve d’un sens du cadre affûté et transforme cette lugubre demeure en un espace de jeu filmique où chaque recoins cache une idée de mise en scène. En témoigne cet incroyable plan-séquence lors de la découverte de la maison, sorte de prologue visuel annonciateur de la furie à venir. Don’t Breathe enchaîne ainsi les morceaux de bravoure à un rythme incroyable, original dans son approche du genre et oppressant et percutant dans sa narration. Pour couronner le tout, il se paye même le luxe de retourner les ressorts horrifiques habituels et donc de prendre de court le spectateur le plus aguerri.

This House is Haunted

Le plancher qui craque, les lampadaires qui vomissent une lumière jaunâtre luttant pour traverser des carreaux crasseux, les meubles couverts d’un drap de poussière… La maison dans laquelle pénètre ces jeunes gens est bel et bien hantée… Hantée par ce vieil homme aveugle, prêt à faire payer ces visiteurs indésirables, comme si les violences physiques infligées à ces cambrioleurs n’étaient que le reflet de son mal-être intérieur. Alvarez filme des êtres brisés, perdus dans ce monde nappé de ténèbres. Si Don’t Breathe ne pardonne pas les actes criminels de Rocky et ses complices, il a l’intelligence de les présenter comme un moyen de fuir un environnement intransigeant, injuste et vierge de toutes perspectives d’avenir. Il en va de même pour le vieil homme, un boogeyman dont les actes horribles trouveront finalement une résonance terriblement humaine. Cet anti-manichéisme, l’artiste le manie divinement bien et se plait à jouer avec la morale du spectateur. Ainsi, il n’est pas rare de ne pas savoir de quel côté poser notre empathie, du moins durant la première partie du film.

À l’instar des maîtres du genre, Alvarez a bien compris que l’horreur n’est jamais plus percutante que lorsqu’elle trouve ses fondements dans les failles de l’Homme. Par conséquent, il insuffle à son film un discours social (un peu simpliste certes, mais efficace) et à ses personnages des faiblesses dans lesquelles le public pourra directement se retrouver. Et puis, plus que la maison, c’est toute la ville de Détroit qui semble ici hantée. À la manière de Lost River ou de It Follows, l’espace urbain est ici filmé comme une sorte de purgatoire, résultat inévitable d’une Amérique gangrenée par un capitalisme écœurant. C’est elle, la véritable prison de tous les personnages, victimes d’un système sociétal à bout de souffle et d’un rêve américain ayant muté en cauchemar en cour de route. C’est glaçant, morbide et terriblement pertinent. Il sera dés lors dommage que l’intrigue s’embarrasse d’un petit épilogue inutile et maladroit qui empêchera le film de se conclure aussi parfaitement qu’il s’est déroulé.

Avec Don’t Breathe, Fede Alvarez nous embarque pour un tour de train fantôme inoubliable qui nous laissera avec la sensation d’avoir assisté à l’expression tourmentée et sans filtre d’un cinéaste talentueux au possible. Don’t Breathe est un véritable shoot d’adrénaline, une œuvre brutale et ultra-immersive qui fait preuve d’un niveau de maîtrise impressionnant. La suite de la carrière du bonhomme est donc à suivre de très, très prés.