Le discours d’un roi – Interview de Fabrice Du Welz

par | Mai 2, 2017 | Interview

Pour cette première interview publiée sur le site, j’ai eu l’honneur de rencontrer Fabrice Du Welz, venu présenté son nouveau film, Message From The King, au dernier festival Hallucinations Collectives. Conversation avec ce réalisateur fascinant, qui nous parle de ses expériences de tournages, des Etats-Unis, de Netflix, et surtout, d’amour…

Message From The King est le premier film que vous réalisez aux Etats-Unis, comment cela s’est-il passé ?

Fabrice Du Welz – Depuis Calvaire, j’ai souvent été approché par des producteurs américains pour réaliser des remakes de films d’horreur. J’ai longtemps résisté car je ne trouvais pas de projet assez stimulant. Puis, j’ai rencontré David Lancester, qui a produit entre autres Drive et Whiplash, et nous avons monté un projet ensemble, supposé être un « post-nuke » assez violent tourné en Afrique du Sud. Mais finalement le projet ne s’est pas fait. Puis, David a reçu le scénario de Message From The King écrit par les frères Cornwell, les fils de John Le Carré. Il se trouve que, pour des raisons de productions, le film devait absolument se tourner avant le mois de mai. Beaucoup de choses étaient bouclées, dont le casting. On m’a contacté en novembre, mon agent avait reçu le scénario et il m’a dit que Chadwick Boseman (producteur du film et interprète du personnage principal ndr) avait adoré Alleluia. J’ai par la suite rencontré Chadwick à Los Angeles et il m’a validé. Et on a commencé très vite à travailler ensemble.

Qu’est ce qui vous a attiré sur ce film ?

J’ai eu un gros coup de cœur pour les acteurs, qui étaient tous fabuleux. Je me suis tout de suite très bien entendu avec Chadwick, qui incarne divinement bien le personnage de Jacob King, et je m’estime très chanceux d’avoir travaillé avec lui. C’est un acteur très exigeant et méthodique. Ce qui a aussi était déterminant pour mon choix, c’était cette plongée en apnée dans un Los Angeles suffocant et solaire. Et puis, le script me semblait très intéressant et j’ai tout de suite eu la volonté d’iconiser le personnage de Jacob King, notamment en lui trouvant une arme, et j’ai proposé la chaîne de vélo. Le script était assez standard donc c’est l’orientation artistique qui importait le plus. Il y avait moyen d’aller vers un Taken ou vers un Drive. Bien sûr, je ne voulais faire ni l’un ni l’autre, je voulais faire un film plus personnel, plus poisseux.

Comment avez-vous abordez le traitement des personnages ?

J’ai essayé de développer au maximum la relation entre Jacob et Kelly (interprétée par Teresa Palmer ndr). Pour moi, ce film est l’histoire d’un deuil, l’histoire d’un homme qui arrive trop tard. Jacob doit aller au bout de son travail de deuil et il le fait aussi en prenant Kelly sous son aile, qui est une sorte de substitut de sa sœur. J’ai essayé d’investir à fond la dimension humaine du script. Malheureusement, j’ai rencontré des problèmes sur la post-production du film. Aux Etats-Unis, les metteurs en scènes sont limités et on très rarement leur mot à dire pendant le montage. Des gens investissent la salle de montage et change la musique dans votre dos, rajoutent des cuts là où vous n’en voulez pas. Mais, à un moment donné, il faut faire preuve d’humilité et accepter ce système tout en essayant d’obtenir un film au plus près de votre vision.

C’est justement votre deuxième film de commande, est-ce que les problèmes que vous avez pu rencontrer ont été similaires à ceux que vous aviez vécu sur Colt 45 ?

Cela fut très différent. Sur Colt 45, les problèmes sont arrivés plus en amont. Je me suis retrouvé avec des gens qui ne travaillait pas et l’argent du film partait là où il ne fallait pas. Tout le processus a été douloureux. Sur Message From The King, l’argent a vraiment été dépensé pour le film et toute l’équipe était investie à fond sur le projet. Après, forcément, les visions divergent et les producteurs ne sont pas toujours dans la même optique que le réalisateur. Ils essayent de faire le meilleur film possible dans un marché qui est très particulier. Ce qui leur importe en fin de compte, c’est de faire la meilleure vente possible. Même si j’ai mon tempérament, mon caractère, j’ai su me plier aux contraintes quand il le fallait. Je n’ai pas pour autant lâcher ma vision du film, elle est bien présente et je suis content du résultat.

Vous avez travaillé avec une nouvelle chef opératrice, Monika Lencsewsk, quelles indications lui avez-vous donné pour obtenir ce Los Angeles très chaud et étouffant et cette ambiance qui pèse sur les personnages ?

Mes films sont toujours très atmosphériques et j’accorde beaucoup d’importance à l’aspect sensoriel des images. C’est pour cela que j’ai lutté pour tourner un 35mm. Et on me l’a heureusement permis, malgré le budget restreint. Le choix du chef op était aussi crucial. On m’a proposé beaucoup de personnes différentes mais je voulais travailler avec Monika. Dans mon cinéma, les environnements agissent toujours comme des antagonistes, ce sont des personnages à part entière et il faut que je puisse les investir. Ici, j’avais les romans d’ El Roy en tête, avec ces villes déshéritées et poisseuses. Ma rencontre avec Monika a été déterminante. Elle a compris ma vision et ma façon d’investir les images et les matières. J’ai vu son site de photos, j’ai vu son travail sur Imperial Dreams et j’ai décelé un œil qui me plaisait énormément. J’ai très vite su que je pouvais lui faire confiance. Et ceci était très important pour moi, parce que je faisais un film à l’autre bout du monde où je ne connaissais personne. Cela a été déterminant dans mon choix.

C’est la première fois que vous filmez autant de scènes de combats, comment les avez-vous abordé ?

Je voulais donner une dimension profondément réaliste aux affrontements physiques. Je voulais que les coups fassent mal. Nous avons beaucoup filmé en plan séquence mais les producteurs on insisté pour que l’on tourne des inserts pour le montage. Honnêtement, je m’en serais passé. Mais, encore une fois, même si c’est douloureux, il faut savoir mettre son orgueil de côté. Je suis au service de leur projet, et non l’inverse. Hollywood fonctionne comme ça depuis les années 30 et énormément de metteurs en scène que j’admire sont passés par là et ça ne les a pas empêché de faire d’excellents films. J’ai essayé d’imposer ma vision au maximum et je ne regrette pas du tout, j’aime beaucoup le film. C’est un film important pour moi, qui me nourrira dans mes prochaines expériences. Se confronter à quelque chose d’aussi culturellement violent, c’est très intéressant.

Pour la suite, vous souhaitez retourner en Europe ou continuer de tourner aux Etats-Unis ?

Je vais tourner cet été le dernier film de ma trilogie ardennaise sur l’amour fou (après Calvaire et Alleluia ndr). C’est un tout petit budget que je tourne avec mes camarades de cinéma habituels, donc c’est très confortable et agréable. Mais j’aurai toujours ce petit démon en moi qui me poussera à aller vivre des aventures à l’autre bout du monde et à me confronter à l’inconnu. Pour moi, c’est vital. Depuis tout petit, je me suis toujours vu faire des films tout autour du globe.

Le film a été acheté par Netflix et la France est le seul pays à le sortir en salle. Vous avez tourné  en 35 mm, ce qui mérite clairement un visionnage sur grand écran. Comment le vivez-vous ?

En France, on commence tout juste à comprendre et à percevoir la « bête » Netflix. Aux Etats-Unis, Netflix est complètement assimilé et intégré au système. Les studios traditionnels commencent à s’organiser et à se penser autrement. Quand j’ai fait le film, je ne pensais pas qu’il serait acheté par Netflix. Il se trouve que quand il a été terminé et projeté au Festival de Toronto, ils proposaient le double d’argent que n’importe quelle boîte de distribution traditionnelle. C’est hallucinant. Netflix, c’est le casse du siècle, ils ont mis la main sur le cinéma mondial, c’est une machine de guerre qui va tout écraser. Ce n’est pas forcément un mal, c’est une manière de contrer la dictature des distributeurs et des chaînes de télé, de contrer le moralisme, qui est épouvantable en France. Netflix créé énormément de diversité, je pense que c’est plutôt un bien et je vois tout ça avec beaucoup d’espoir. Après, bien sûr que ça me coûte de faire un film en 35mm et de savoir qu’il va être regardé sur des téléphones ou des tablettes. Mais c’est comme ça. Moi j’ai des enfants, et ils ne regardent pas les films comme je les regarde, ils ne consomment pas la salle comme je mlai consommé quand j’avais leur âge.

Dans tous vos films, vous parlez d’amour, et celui-ci est souvent lié à la folie…

Je commence a avoir plusieurs films au compteur et il arrive que les gens me disent que je parle toujours des même choses. Moi, je ne m’en rends pas forcément compte. L’amour est un moteur important, c’est le grand sujet de la vie. En ce qui concerne la folie, je pense que le sentiment amoureux peut être une pathologie, et l’est probablement souvent. En amour, on est souvent dans une projection de soi dans l’autre, on vit dans une sorte d’aveuglement. Cela me fascine. J’aime beaucoup creuser les tourments de l’âme et les tourments amoureux car j’y vois énormément d’humanité et ça me bouleverse beaucoup. Je suis toujours touché par les gens qui aiment plus que de raison… Ce qui me fait peur, ce sont les gens qui n’aiment pas. Cela m’angoisse terriblement.

Message From The King sortira le 10 mai 2017 en salle.

Interview réalisée dans le cadre du festival Hallucinations Collectives 2017.

Merci à Emilie Daub et Benjamin Leroy.