Le Collège des Damnés – Critique de L’Heure de la Sortie

par | Jan 25, 2019 | Critique | 0 commentaires

L’Heure de la Sortie – Sébastien Marnier – 2018

On se les gèle un peu en ce moment non ? Eh bien sortez les parasols, la protection 50 et l’ice tea et rendez-vous au cinéma pour découvrir L’Heure de la Sortie, un pur film solaire, de ceux qui font tourner la tête et suffoquer les neurones.

365 days of summer

Après s’être échauffé sur le thriller dramatique Irréprochable, Sébastien Marnier adopte, avec L’Heure de la Sortie, une approche beaucoup plus insidieuse du genre. Et ce n’est évidemment pas pour nous déplaire, surtout au sein du paysage cinématographique français actuel. Adapté du roman de Christophe Dufossé, L’Heure de la Sortie se concentre sur un professeur remplaçant (Laurent Laffite) fraîchement débarqué pour donner cours à une classe d’élèves surdoués, ceci après que leur enseignant ait tenté de se donner la mort en plein milieu d’un contrôle de français. Bonne ambiance pour l’arrivée du monsieur donc, d’autant que ses nouveaux élèves usent de comportements des plus étranges, au point de bientôt paraître tout droit débarqués d’un autre monde. S’agirait-il alors de la marque des séquelles du traumatisme vécu lors de la tentative de suicide de leur professeur ou des premiers signes d’un sombre et indicernable dessein ? Il est évident que les têtes blondes du Village des Damnés ne sont pas loin et ce n’est pas la seule (très bonne) référence du réalisateur, qui distille avec brio pendant 1h40 une ambiance anxiogène, étouffante et paranoïaque collant à merveille à cette intrigue aussi resserrée que mystérieuse. En empruntant le chemin de la retenue et en usant d’une impressionnante économie de moyens, le réalisateur emploie chaque élément de son film (design sonore, musique, décors, montages…) avec la plus grande minutie pour composer un subtil tableau psychologique et sensitif dont les nombreuses zones d’ombre ne se dévoileront qu’avec parcimonie. Et encore, certaines seulement aux plus attentifs des spectateurs.

Sous un soleil démiurgique, les salles de classes, les couloirs interminables et le bitume brûlant de ce collège bourgeois deviennent le siège silencieux et toxique de la confrontation de deux mondes : celui des adultes et celui des enfants. Effacés, à côté de la plaque, voir carrément anesthésiés, les adultes ne paraissent être que les blafardes ombres d’un monde en train de mourir (mis à part peut être une prof de musique campée par Emmanuelle Bercot, la seule qui semble apte à connecter avec les élèves via ses cours de chant, qui donnent par ailleurs lieu à deux séquences musicales d’anthologie). Seul notre Laurent Laffite tentera une véritable percée dans la psyché de ces jeunes adolescents, dont la vacuité de la société moderne semble avoir déjà fait migrer sur une tout autre planète cognitive.

Sueurs Froides

C’est l’exploration de ce fossé générationnel sans fond, de cette fissure abyssale séparant des êtres voués à la solitude, qui fascine le réalisateur. L’attitude irascible, le mental impénétrable et le regard à la fois désincarné et remplis de détresse de ces enfants feront inévitablement vaciller la santé psychologique de ce professeur remplaçant, et la notre avec. Ce monsieur tout-le-monde un poil intello verra alors son quotidien doucement se métamorphoser en une créature difforme et indomptable. Son espace personnel sera même peu à peu envahit de cafards (alors qu’il effectue sa thèse sur Franz Kafka, je ne vous fait pas un dessin…), vicieux symboles de la perte de contrôle inextricable d’un homme croyant jusqu’alors un minimum maîtriser sa vie. La métamorphose psychologique qui opère vient autant d’un bousculement des acquis (comment des enfants, symboles absolu de l’innocence et de l’espoir, peuvent-ils adopter un comportement si nihiliste ?) que de cette atmosphère suffocante qui dévore tout l’univers diégétique du flm. Laurent Laffite incarne à merveille cet homme sur le déclin dont le monde ne cesse de s’effriter au contact d’êtres qu’il ne peut atteindre.

L’Heure de la Sortie est une œuvre magnétique sur laquelle plane constamment un doux parfum de paranoïa, de ceux ayant le pouvoir de rendre l’expérience de la projection à la fois particulièrement inconfortable et absolument fascinante, de ceux qui nous emmène au bord du siège, tous sens en ébullition, à la recherche d’indices aptes à percer la vénéneuse énigme qui se forme à l’écran. Une approche qu’Alfred Hitchcock ou Roman Polanski n’auraient par renié. Car L’Heure de la Sortie file bel et bien des sueurs froides, et fait planer autant qu’il étouffe, avec son soleil accablant qui écrase les personnages de sa présence quasi-surnaturelle. S’il ne s’exprime jamais au grand jour, le fantastique semble inscrit au plus profond de l’ADN du film, quelque part dans le flux sanguin de ce poème anxiogène obsédant. Si l’on peut éventuellement par moments lui reprocher d’enfoncer quelques portes ouvertes et de ne pas éviter une ou deux incohérences de scénario, L’Heure de la Sortie a le grand mérite d’apporter une vision noire et nihiliste mais néanmoins fatalement pertinente de la société moderne et de la condition humaine à travers un discours embrassé directement par le biais du genre… Autant d’éléments à mille lieux de ce que l’on peut habituellement trouver dans le pot pourri du cinéma français. Qui plus est, la quête d’abstraction entreprise par le réalisateur happe l’attention dés les premières secondes et certaines séquences n’hésitent pas à livrer leur lots de frissons tout en parvenant à appuyer les enjeux de façon insidieuse. Du grand art.

Œuvre troublante que cette Heure de Sortie… Réfléchi, inspiré et doucement manipulateur, Sébastien Marnier prend un malin plaisir à brouiller les genres et les pistes pour dévoiler à l‘arrivé un discours des plus percutant sur la perception du monde par les nouvelles générations pensantes. Analysant les penchants sectaires qui découlent inévitablement de tout mouvement de groupe persuadé de détenir la vérité, L’Heure de la Sortie est un conte morbide d’une grande beauté sur le pourrissement du monde et l’approche d’un futur toujours plus menaçant. Le long-métrage s’offrira même le luxe d’une séquence finale au bord de l’abîme dont la profondeur émotionnelle rare et la puissance d’évocation rendront clair en un instant le propos on ne peut plus actuel du cinéaste, tout en prenant soin de laisser planer cette indispensable part de mystère qui veillera à ce que le film nous colle à la peau longtemps après le visionnage.