Dans l’Antre du Monstre – Critique de Sicario

par | Oct 6, 2017 | Critique

Sicario – Denis Villeneuve – 2015

Blade Runner 2049 vient de sortir en salles et presque tout le monde est unanime : la claque est énorme. La critique ne saurait tarder mais, afin de laisser le temps à la digestion tout en gardant l’esprit affûté, je vous propose un petit retour sur un autre grand film de cet incroyable artiste qu’est Denis Villeneuve.

Darkness everywhere

Il y a des fois où, lorsque l’on regarde un film, on a l’impression de voyager, d’être transporté dans des endroits dont nul n’aurait soupçonné l’existence. Les films de Denis Villeneuve possède ce pouvoir là. Attention, Sicario se passe bien sur terre et se veut tout ce qu’il y a de plus réaliste. Mais c’est un incroyable voyage intérieur que nous propose ici le cinéaste canadien. Véritable épopée psychologique et émotionnel, randonnée abyssale totale,  le long métrage de Villeneuve sonde notre conscience et torture notre mental. Il y a du Prisoners et du Enemy dans Sicario, sans faute, mais ici tout est décuplé et porté par une énergie mystérieuse encore plus folle que celle de ses deux précédents films.

La scène d’ouverture expose dors et déjà tout le propos fascinant du réalisateur : dans une petite ville d’Arizona, un groupe d’agents armés du FBI fait irruption dans une maison soupçonnée d’abriter des otages. Le mur de celle-ci explose suite à la collision du camion blindé de la police fédérale, laissant émerger l’avant du véhicule, masse noir à la taille démesurée. La peur s’immisce dans la demeure, un élément extérieur vient perturber ce que l’on croyait pourtant bien solide. Quelques instants plus tard, les agents découvriront des dizaines de cadavres cachés dans les murs. Cette séquence est bien sûr hautement métaphorique : le mal se cache à l’intérieur, tapis au plus profond de la maison, et de chaque être humain. Pendant près de 2h, Sicario n’aura de cesse de développer cette idée fascinante à l’aide d’une mise en scène habitée, d’un sound design incroyable et d’une atmosphère suffocante, comme toujours chez Villeneuve.

Le crépuscule du monde

Deux films cohabitent dans Sicario. Sous cette histoire d’agents américains tentants de démanteler un cartel de drogue mexicain, se cache un tout autre récit. Car à y regarder de près, rien, absolument rien, ne vient jamais perturber le plan mis en place par le FBI. Tout se passe comme prévu, sans accro. Sicario montre, en somme, une opération parfaitement exécutée. L’intérêt du film ne se trouve donc pas dans ses rebondissements narratifs mais intervient lorsque l’on comprend que la violence attendue allait laisser place à une autre, beaucoup plus insidieuse et dévastatrice. Le film garde ses distances avec les confrontations physiques, que ce soit lorsque deux personnages observent au loin la guerre qui éclate dans une ville campée à l’horizon, hantée par des coups de feux et des explosions, ou bien lors de l’incroyable fusillade du tunnel, au cours de laquelle aucun meurtre ne sera jamais vraiment montré. La vraie bataille, c’est celle qui se passe à l’intérieur de Kate (Emily Blunt, absolument divine), cette nouvelle recrue qui découvre les méthodes très discutables employées par ses comparses. Comment, dés lors, fera-t-elle pour garder intacte une notion de justice constamment ébranlée par le monde extérieur ? La fin justifie-t-elle les moyens ? Pour Denis Villeneuve, rien n’est moins sûre.

Kate désapprouve donc les méthodes utilisées par ses partenaires, qui n’hésitent pas à user d’une violence aussi radicale que celle des cartels qu’ils traquent. C’est pourtant en agissant ainsi qu’ils arriveront à mener leurs opérations à bien. Tous, sauf elle, auront mis de côté leur sens moral. De tout le récit, Kate ne parviendra jamais à s’adapter et luttera jusqu’à sa confrontation finale avec Alejandro (Benicio Del Toro, charismatique en diable), sorte d’opposé mental absolu et pur fruit de son environnement empoisonné. Il est le mal tapis en lui, entouré à l’écran d’une lumière noire presque surnaturelle. À la manière du Heat de Michael Mann, Sicario fait peser tout le poids du monde sur ses personnages et, que ce soit à l’intérieur de villes à feu et à sang ou au cœur des déserts arides, il semble difficile de retrouver ce qui a jadis était beau, de garder un semblant d’espoir, d’entrevoir une lumière au bout du tunnel qui nous pousserait à ne pas perdre définitivement notre humanité. Dorénavant, nous faisons dos à la lumière et avançons droit vers l’obscurité.

Sicario est, en quelque sorte, l’apothéose du récit anti-manichéen, un majestueux thriller mental et paradoxal au souffle cosmique et dans lequel personne n’est bon ou mauvais mais où tout le monde semble perdu. Une histoire de notre monde, dans lequel l’Homme a appris à vivre (ou plutôt à survivre) avec les lourdes conséquences de sa vénalité. Villeneuve nous dit que ce n’est qu’en acceptant le mal logé en nous que l’on peut survivre à la jungle humaine. Sicario, un film pessimiste ? À chacun de se questionner sur les dilemmes moraux proposés par le film et de se faire son idée. Mais l’espoir y est définitivement peu présent, comme noyé sous une épaisse couche de noirceur insondable. Le monde ne serait-il alors plus que le fantôme de lui-même ? Oui, si l’on en croit cette ultime scène où quelques enfants stoppent leur match de foot sous le bruit de coups de feu avoisinants, pour mieux le reprendre quelques secondes plus tard, sans broncher, comme anesthésiés par la violence perpétuelle qui les entoure.