Lame en peine – Critique de À Couteaux Tirés

par | Nov 28, 2019 | Critique | 0 commentaires

À Couteaux Tirés (Knives Out) – Rian Johnson – 2019

Revenu de sa galaxie fort fort lointaine après Star Wars : Les Derniers Jedi, Rian Johnson vient manier sa caméra autour de la famille Drysdale, dont chaque membre est un potentiel suspect après que le corps du vieux chef de famille ait été retrouvé sans vie au lendemain de son anniversaire. À Couteaux Tirés : ou comment prouver qu’il n’y a pas besoin de l’immensité de l’espace pour faire du cinéma vertigineux.

Brick by brick

En partant du postulat propre à tout whodunit qui se respecte (un meurtre, un lieu unique, des suspects, un enquêteur…), Rian Johnson prend le risque d’enfermer son film dans un cadre restreint et de répéter, probablement en moins bien, les plus grands essais des maîtres du genre. C’était sans compter le talent de prestidigitateur du réalisateur de Brick et Looper. Car si les ombres d’Agatha Christie et d’Alfred Hitchcock planent sur le long-métrage, la personnalité et le talent du metteur en scène sont tels qu’à aucun moment le spectateur n’aura la sensation de voir un cinéaste s’amuser à naviguer seul dans un océan de références sur la barque d’une intrigue réchauffée. Au cœur de cette famille dysfonctionnelle campée par un casting exceptionnel et dans ce manoir isolé, les nœuds seront dénoués et les codes seront tordus, nos attentes de spectateur avec.

Et pour venir à bout de ce Cluedo filmé, il faudra garder l’œil, et l’esprit, ouverts. Car chez Rian Johnson, la caméra en raconte autant, si ce n’est plus, que les dialogues. Et si les protagonistes n’hésiteront pas à dissimuler leur part de responsabilité en omettant certains faits lors des interrogatoire mené par l’enquêteur Benoit LeBlanc (Daniel Craig), la rétine mécanique du réalisateur, elle, ne mentira jamais. Propre et chirurgicale, la mise en scène se veut être la meilleure enquêtrice de cette histoire. Le génie du film tient donc en cela : si l’intrigue ne manquera pas de brouiller ses propres pistes, le produit finit, lui, n’est jamais hypocrite. La désorientation du spectateur vient alors essentiellement de ses propres expectatives et tergiversations. Et lorsque notre cerveau hurle, au bout de quelques dizaines de minutes de bobine, son besoin de démasquer le tueur, une petite voix trotte déjà dans le fond de notre tête : celle du réalisateur, qui nous murmure que la clef de tout cela est peut être ailleurs…

10 petits bourgeois

C’est lors d’une séquence à priori anodine qu’ À Couteaux Tirés opère un glissement subtil du suspense vers l’émotion. De par l’intrigue et le genre du film, l’on s’attend à cogiter plus qu’à s’attendrir. Et si la tension ne quitte jamais l’écran, c’est finalement l’investissement émotionnel envers Marta, le personnage interprété par la magnifique Ana De Armas qui guidera notre regard. Si le talent de l’actrice n’était plus à prouver, il explose ici de mille feux. Au détour d’un flash-back intime et touchant la voyant interagir avec la future victime (Christopher Plummer), le récit bascule à la fois de point de vue et de point d’encrage (on pensait suivre le récit via l’œil de l’enquêteur pour finalement s’investir auprès de Marta, l’infirmière immigrée s’occupant du riche patriarche) tout en prenant soin de remodeler ses enjeux. C’est là tout le talent de Rian Johnson : d’un côté orchestrer d’une main de maître un ballet cinématographique mélangeant les intrigues et sous-intrigues, les pistes et fausses pistes, jonglant avec différentes temporalités et multipliant les personnages, et de l’autre, accrocher l’empathie à un protagoniste précis au point de « réduire » l’enjeu du récit à un fait simple : va-t-elle s’en sortir ? Le réalisateur met donc un point d’honneur à ne jamais se faciliter la tâche et évite tous les pièges dressés devant lui, allant jusqu’à changer les points de repaires du public à son insu.

Par exemple, si À Couteaux Tirés baigne dans une ambiance rétro et feutrée, dû notamment à ces sublimes décors, il rappelle à travers différents éléments (smartphones, Netflix…) qui viennent prendre place dans une diatribe sociale plus globale, que nous sommes bel et bien au 21e siècle. Ainsi, le film s’amuse à tirer sur les cordes sensibles de l’Amérique contemporaine, infusant avec humour un discours politique des plus pertinent. C’est au cours d’un dialogue entre certains membres de la famille, confortablement installés au fond de leurs fauteuils au coin du feu dans leur riche demeure, que le réalisateur déverse doucement son aversion envers l’hypocrisie libérale de la bourgeoisie américaine et le trumpisme passif. Colombe parmi les vautours, Marta sera même prise à partie avec une condescendance écœurante, achevant de la réduire à son statut d’immigrée. Si l’humour et le côté désuet du film d’enquête font passer la pilule assez discrètement, la pertinence du discours n’en reste pas moins frappante, tant nous avons tous, au cours de fabuleuses réunions de famille, assisté à ce types de propos gentiment racistes et extrémistes. Un joli tour de passe passe de plus pour un film dont on pourra seulement reprocher d’être parfois un peu trop sage, notamment dans son climax que l’on aurait aimé un poil plus jouissif. Mais malgré tout, c’est cette pudeur formelle qui offre son charme à l’œuvre, passionnante autant dans sa forme et son fond que dans son refus de céder aux élans hystériques de certains de ses aînés (Les 8 Salopards et Carnage, pour ne citer qu’eux).

Revenons un instant en 2017 : Les Derniers Jedi sort en salle et s’apprête à faire déferler sur le net des vagues de haine acerbe émises par les clameurs du « c’était mieux avant » et du « on a toujours fait comme ça ». Aujourd’hui, une fois de plus, et tout en faisant preuve d’un immense respect envers la mythologie culturelle qu’il manie, Rian Johnson dynamite le genre et ses codes en imposant son regard d’artiste. Et pour compléter cette satisfaction ultime, il y injecte suffisamment de sensibilité et de réflexions pour que l’œuvre dépasse le simple tour de manège ludique. Élémentaire, mais assez rare en cette époque de nostalgisme fade et de dictas écœurants des fans pour être souligné. Comme le dit, lors d’une scène délicieuse, le personnage de Chris Evans à ses confrères, traduisant à n’en point douter la réponse du réalisateur envers ses détracteurs : eat shit.