La tête en bas, les pieds en l’air – Un bilan de 2018

par | Déc 27, 2018 | Dossier | 1 commentaire

L’agonie finale de ces 365 jours est toujours l’occasion de procéder à quelques petits classements… Ordonner les choses selon un schéma précis, au sein de l’agitation de notre grande mascarade moderne, c’est, peut être aujourd’hui plus que jamais, rassurant. Mettre un peu d’ordre dans le tumulte et essayer de voir le fond de l’abîme, en somme.

Et étant donné qu’ici, nous parlons de cinéma, nous ferons le bilan, non pas de la situation actuelle du monde (ouf !) ou de notre vie personnelle (ouf ouf !) mais bel et bien des meilleurs films de l’année (en toute subjectivité évidemment).

Sauf que vous sentez bien venir l’embrouille… Puisque d’une certaine manière, les œuvres culturelles dont nous nous abreuvons en disent toujours beaucoup sur l’état de cette machine ronde perdue dans le néant et les déboires de ceux qui l’occupent. Il est alors légitime de se demander si l’on va au cinéma pour fuir le chaos environnant et notre marasme interne ou pour y plonger la tête la première et tenter de démêler le tas de nœuds… Nul doute qu’il s’agit d’un savant mélange des deux.

 

Hélas, la normalisation du pessimisme et le maintien inébranlable de la peur, fers de lance de notre belle société capitalo-numérique (j’invente des mots), nous embrument parfois tellement le mental qu’essayer de prendre un peu de recul devient vite un véritable chemin de croix. Pire, c’est que l’on en oublierai même d’observer la Beauté. L’art nous invite à le faire, à prendre le temps d’ouvrir les yeux. S’il est une incitation à l’évasion, il demeure parallèlement un splendide instrument pour écouter l’écho de notre fort intérieur, vous savez, ce bazar bouillonnant qui nous définit mais dont nous sommes bien souvent étranger. C’est que ce n’est pas très rassurant, vers là-bas, il y fait nuit noire et d’inquiétantes créatures attendent dans l’ombre. N’empêche, cela peut sembler paradoxal mais je crois bien que la lumière se trouve au plus profond du regard noir de nos démons.

Shakespeare a dit : « Il suffit d’un atome pour troubler l’œil de l’esprit. » Et si cet atome était une rencontre ? Insoupçonnée mais pourtant bel et bien prévue… Un rendez-vous pris avec un film, un livre, une chanson, un tableau, un lieu, une personne, soi-même… Un truc qui bouscule les acquis, qui remet tout en question, qui colle à la peau, qui touche l’âme.

Alors, en ces temps de bilans et de bonnes résolutions, n’oublions pas ce qui est vraiment important et tentons de ne pas nous laisser embourber l’esprit par ces relents toxiques que l’on nous murmure sans relâche : « Consomme, consomme, marche vite, baisse les yeux sur ton smartphone et fait bonne figure, ça te fera oublier que le monde va mal et que l’avenir n’a jamais été aussi incertain. » Car si de promesse il semble être passé à menace, le futur n’est, à l’arrivée, que projection de nos angoisses présentes. Il ne tient alors qu’à nous d’entamer le processus d’enrayement de la machine. Abandonnons le narcissisme, la peur, la haine, le rejet et la destruction, dirigeons nous vers l’introspection calme, le partage, la poésie, la bienveillance et la création… Autant de balises posées le long de ce chemin (sans fin, j’en conviens) menant à une essentielle rencontre avec soi-même, qui est, à n’en point douter, la base de toute existence heureuse.

Et si c’était ça, l’ultime acte créateur ? Arpenter ce sentier tout en sachant pertinemment que l’on y verra jamais le bout, laisser de côté la sécurité et faire éclore son originalité, découvrir enfin son identité et parvenir à y rester ancré, même en compagnie d’autrui… Alors, retroussons nos manches et allons-y. En plus, je suis persuadé qu’il y a, quelque part là-dedans, un effet domino qui ne demande qu’à être enclenché. Rencontre-toi et tu rencontreras les autres, quoi. C’est aussi bête que ça ? Bien sûr que non, mais l’idée est là.

Le fait est que chacun possède son propre moyen d’accès à cet univers introspectif, son terrier d’Alice, son prisme personnel pour observer le monde et y trouver sa place. Et pour moi, ce passage, c’est le Cinéma (toujours accompagné de ses sbires, la lecture et la musique, mais il reste maître).

 

Voici donc 10 films de 2018 qui, personnellement, m’ont bouleversé, terrorisé, ému, transporté, fasciné, et, au final, dans un magnifique bordel cathartique, modelé. Et même si les peurs, les incertitudes, les angoisses et les désillusions auront toujours la peau dure, j’apprends doucement à les caresser, je crois, et ma main s’y blesse chaque jour un peu moins.

Putain de spleen de fin d’année… Allez, je m’arrête ici pour les digressions. Merci de m’avoir lu. J’espère ne pas avoir été été trop pompeux, il est possible que je me sois un peu enflammé, le mec il cite Shakespeare et tout…. Allez, la prochaine fois je balance du Booba pour compenser.

Quoi qu’il en soit, arrivé à bout de cette boucle infernale que fut le 8 de 2018, je peux dire une chose avec certitude : j’aime pas les loopings mais ça remet les idées en place. Ou du moins, ça change les perspectives.

Il était peut être là, quand j’avais la tête en bas, les pieds en l’air et la boule au ventre, mon atome de Shakespeare.

J’espère que vous avez passé de bonnes fêtes, on s’revoit en deux mille dix NEUF.

                                                                                                                                                            Aurélien

 

Spider-Man : New Generation – Bob Persichetti, Peter Ramsey & Rodney Rothman

Virevoltant entre longs métrages génériques visant à récolter du flouze sur une franchise (The Amazing Spider-Man), arnaques hypocrites totales (Deadpool), films formatés mais de qualité (cette année, Avengers : Infinity War) et bonnes surprises en quête de subversion et de dépassement des codes (Logan), le genre super-héroïque occupe aujourd’hui une place toujours plus importante dans nos salles. Après avoir goûter à la nouvelle brochette de capes et collants cru 2018, nous commençons donc ce classement avec l’un de ses derniers rejetons. Car miracle : Spider-Man : New Generation s’est tout simplement imposé comme le meilleur film de supers héros (et d’animation) de cette année. Avec un véritable parti pris esthétique (le film est à mille lieux de ce qui se fait depuis des années dans le cinéma d’animation populaire et mon Dieu que c’est beau), une BO aux petits oignons et une énergie complètement folle, que ce soit au niveau de l’écriture ou de la mise en scène, le film arrive avec brio à tirer son épingle du jeu pour finalement se muer en un très beau récit initiatique sur le passage à l’âge adulte et l’accomplissement de soi. Dans une sorte d’élan schizophrénique, après avoir accompli le pire avec Venom, Sony passe au meilleur avec Spider-Man : New Generation. Tant mieux pour nous.

 

Le Bon Apôtre – Gareth Evans

En ces temps de règne du second degrés et du cynisme distant, qu’il est bon de découvrir un film comme Le Bon Apôtre. Gareth Evans (The Raid I & II) livre une œuvre sombre, complexe et intense qui laisse planer une paranoïa dévorante avant d’embrasser totalement le fantastique dans un acte final au discours hautement symbolique et pertinent. Une claque horrifique aussi éprouvante qu’émouvante dans la droite ligné de l’incroyable Wicker Man de Robin Hardy.

Under The Silver Lake – David Robert Mitchell

Under The Silver Lake est de ces films fous qui, tout en s’amusant à perdre le spectateur, lui assène sans vergogne une logique de chaque instant foudroyante. Riche, complexe, virtuose et foutraque, le film de David Robert Mitchell est une sorte de Mullholand Drive geek sous stéroïdes. Nous y retrouvons le même désespoir onirique que dans l’œuvre d’un certain David Lynch, doublé d’un discours d’une précieuse pertinence sur notre ère actuelle, celle-là même qui vend la nostalgie comme un produit marketing à une génération paumée qui ne sait plus à quoi s’identifier. N’oublions pas que la surface de l’eau reflète tout, quand à ce qui s’y trouve en dessous, il faudra oser plonger pour le découvrir.

The House That Jack Built – Lars Von Trier

Vous êtes-vous déjà demandé ce qu’il se passait dans la tête d’un psychopathe ? Faites attention, vous pourriez y trouver d’étranges similitudes avec ce qu’il se trame dans la votre. Film testamentaire, comédie noire, pamphlet philosophique sur notre société et la nature humaine… The House That Jack Built est un tourbillon d’idées toutes plus géniales et irrévérencieuses les unes que les autres. Lars Von Trier nous tend une fois de plus le miroir de notre subconscient abyssal et, pour les plus courageux qui ne détourneront pas le regard, l’expérience de ce voyage au bout de l’enfer pourrait bien être aussi traumatisante que transcendante.

3 Billboards, les Panneaux de la Vengeance – Martin McDonagh

Magnifique drame sur le deuil, la famille et les préjugés qui régissent nos vies, Three Billboards avait pourtant mille occasions de se prendre les pieds dans le tapis du film à Oscars tire-larmes. Mais porté par une vraie finesse d’écriture, un casting incroyable et des personnages terriblement humains, le film de Martin McDonagh s’avère finalement être une boule de sincérité bouleversante et le très beau portrait d’une société américaine qui, sous ses couches de violences, de discriminations et de névroses, cache une humanité blessée qui ne demande qu’à éclore.

First Man, le Premier Homme sur la Lune – Damien Chazelle

Damien Chazelle a définitivement tout compris au pouvoir d’un plan bien travaillé. La puissance d’évocation de ses images est telle qu’elle fait ressortir le plus enfoui des sentiments avec une simplicité apparente désarmante. Entre la tyrannie psychologique de Whiplash, l’amour fou impossible de La La Land et le saut dans le vide de l’existence de First Man, Chazelle s’impose comme le réalisateur ultime des rêves déchus. Il est d’autant plus fascinant que son cinéma n’enfile jamais la cape du nihilisme mais respire au contraire l’espoir, l’amour et la douceur. En ce qui me concerne, j’ai quitté la salle la tête dans les étoiles et les yeux remplis de larmes. Et bordel, ce dernier plan…

La Forme de l’Eau – Guillermo Del Toro

La plus belle histoire d’amour de 2018 était inter-espèces. Guillermo Del Toro, qui n’a plus besoin de confirmer qu’il est l’un des auteurs modernes les plus talentueux et fascinants, accouche d’une œuvre absolument sublime, à la fois douce et cruelle, et où la monstruosité prend avant tout forme humaine. Ce dont nous parle l’artiste, c’est de l’universalité de l’amour, ce truc insaisissable qui frappe n’importe qui, n’importe quand, n’importe où. Et peu importe si les petits esprits tentent de le contenir, ou pire, de l’annihiler, celui-ci balayera tout sur son passage, tel un tsunami.

Burning – Lee Chang-Dong

Assurément le film le plus insaisissable découvert cette année. À première vu assez austère et hermétique, Burning porte parfaitement son nom puisqu’il s ‘agit là d’une œuvre « slow burn », autrement dit à combustion lente. Passé la séance, ce tableau impressioniste mouvant n’a eu de cesse de revenir me hanter, au point de se muer en une espèce d’obsession inexplicable. Après un second visionnage, le constat est sans appel : Burning est une œuvre magnétique d’une incroyable intelligence, qui ne se résous jamais à rentrer dans une case et brasse un discours fascinant sur les amours impossibles d’une génération perdue. Arrivés dans ce monde en pleine agonie, les personnages de Burning se déchireront pour tenter de trouver leur place dans ce trou noir.

Hostiles – Scott Cooper

Réalisé par Scott Cooper, à qui l’on doit déjà le monumental Les Brasiers de la Colère, Hostiles est un western qui place les fusillades au second plan pour se concentrer sur les sentiments et état d’âmes de ses personnages. Ce périple initiatique absolument bouleversant dresse le portrait d’êtres perdus et plongés dans une souffrance inextirpable, pur fruit des vices de l’homme et de ses relations déchirées. Christian Bale et Rosamund Pike y sont incroyables, la direction artistique y est folle et l’émotion déborde constamment du cadre. Et puis, pour couronner le tout, il y a l’incroyable musique de Max Richter (à qui l’on doit, rappelons le, l’une des BO les plus sublime du monde, celle de l’incroyable série The Leftovers). Le film est passé un peu inaperçu en France et c’est fort regrettable. Laissez-vous donc transporter par cette épopée humaine, vous n’en ressortirez pas indemne.

Hérédité – Ari Aster

Traumatisant. C’est le mot qui me restait en tête en sortant de la séance d’Hérédité, le cœur plus lourd que jamais. En plongeant au plus profond de ce qui reste l’un des trucs les plus terrifiants au monde : la famille, Ari Aster (dont c’est le premier long métrage bordel !) parvient à invoquer l’enfer le plus humain qui soit. Avec sa mise en scène magistrale, son scénario subtile et malin, son discours riche et passionnant et surtout, son ambiance de désespoir absolu, Hérédité est un film d’horreur adulte d’une incroyable maîtrise. Un objet insaisssable qui vous déchire l’âme et évite absolument tous les poussifs du genre pour atteindre dans son dernier acte une auto-transcendance rarement vue sur un écran de cinéma.

Ils auraient pu y être :

Les Garçons SauvagesAvengers : Infinity War – Mission Impossible : Fallout – Pur-Sang – Sans Un BruitRevengeAnnihilationReady Player One – La Ballade de Buster Scruggs – Battleship Island – Les Affamés – ParanoïaGhostland – Une Affaire de Famille – Call Me By Your Name – ClimaxUpgrade – Les Indestructibles 2 – Suspiria