La Première Croisade – Dossier Festival de Cannes 2018

par | Mai 24, 2018 | Dossier | 0 commentaires

Cette année, j’ai eu de la chance, je suis allé à mon premier Festival de Cannes ! Du 17 au 19 mai, j’ai ainsi pu arpenter le Palais des Festivals à la recherche de péloches différentes, déviantes, intrigantes… Autrement dit, autre chose que la dernière indigestion démago du duo Brizé/Lindon ou l’ultime caprice bobo de Christophé Honoré. Et heureusement pour moi, quelques irréductibles cinéastes résistent encore et toujours à la conformité frileuse, que ce soit au sein de la Compétition Officielle ou des autres sélections. Récit d’un voyage en terres cinéphiles.

Borderline

Border – Ali Abbasi / In My Room – Ulrich Köhler

On commence avec deux films présentés dans la sélection Un Certain Regard : Border et In My Room. Réalisé par Ali Abbasi, Border (Gräns en VO) nous embarque en Suède pour suivre l’histoire d’une agent de contrôle aux frontières au physique un peu particulier (regardez la bande annonce, vous comprendrez) qui, grâce à un sixième sens inexpliqué, flaire la culpabilité des gens et ne laisse ainsi passer aucun objet illicite. Mais tout cela est remis en question lorsqu’elle rencontre un homme au physique tout aussi étrange qu’elle. Adapté d’un roman de John Ajvide Lindqvist (Let The Right One In, adapté au cinéma avec le superbe Morse), Border avait attisé ma curiosité et, à la découverte du film, nous pouvons confirmer que nous avons là un objet de cinéma des plus intéressant. Grâce à une mise en scène inspirée et un amour incontestable pour ses personnages, le réalisateur Ali Abbasi parvient à mêler habilement légendes nordique et réalités sociales. Border est une étrange histoire d’amour qui parle de la différence, de l’acceptation de soi et de notre rapport à l’autre et à la nature. Il est alors dommage que le troisième acte se perde en sur-explications ou éclaire des zones qui auraient bénéficié à rester floues afin de laisser travailler l’imagination du spectateur. Mais il n’en reste pas moins une proposition de cinéma sincère et touchante qui mériterait clairement une sortie salle plus tard dans l’année.

C’est du côté de l’Allemagne que je me suis ensuite tourné avec In My Room d’Ulrich Köhler, sorte de revisite auteurisante de Je Suis Une Légende, les vampires en moins. Car il sera en effet ici question d’un homme qui, un beau matin, se réveille en découvrant qu’il est (à première vue) le dernier être humain sur terre. Un point de départ assez éculé mais qui peut offrir, si la maîtrise et l’inspiration sont présentes, de belles visions dévastées et un portrait saisissant de la solitude. Mais n’y allons pas par quatre chemins : ici, ce n’est vraiment pas le cas. In My Room est un film raté qui ne fait qu’aligner les poncifs prétentieux d’un cinéma d’auteur se voulant « extrême » (acteur qui perd énormément de poids, tournage avec des animaux, accouchement non simulé d’une chèvre, mort de clébard et j’en passe…) Bref, si votre trip c’est d’enchaîner des plans interminables d’un mec qui se torche l’anus ou se cure les dents au fil dentaire, In My Room est fait pour vous (mais dans ce cas, pensez peut être à consulter). Sinon, passez votre chemin et vous vous épargnerez un moment pénible et indigeste porté par un acteur au charisme proche de l’huître avariée.

Knife + Art

Un Couteau Dans le Coeur – Yann Gonzalez / Under The Silver Lake – David Robert Mitchell

Tournons nous maintenant du côté de la Compétition Officielle. Premier film découvert pour moi dans cette catégorie : Un Couteau Dans le Cœur de Yann Gonzalez. Vanessa Paradis y incarne une productrice de porno gay dans les années 70 qui va devoir faire face à un étrange tueur masqué décimant un à un ses jeunes acteurs. Un pitch des plus excitant qui ne donnera finalement lieu qu’à une sorte une de giallo nanardesque. Un Couteau Dans le Cœur n’explore ainsi jamais les possibilités subversives de son univers et de son esthétique très marquée. Le film se contente malheureusement d’aligner les scènes poseuses portées par des dialogues écrits avec les pieds et interprétés par un casting à la ramasse. Donc, cette année à Cannes, j’ai pu découvrir que même un nanar de fond de tiroir pouvait être sélectionné en Compétition Officielle… C’est marrant mais je n’arrive pas à savoir si c’est une bonne chose ou non.

Oui parce que sinon, en Compétition Officielle, on trouve aussi des bons films. Et outre l’intriguant Burning et le superbe Une Affaire De Famille (Kore Eda méritait tellement cette Palme d’Or !), il y’ avait aussi le nouveau bébé de David Robert Mitchell, cet être humain absolument merveilleux derrière The Myth of the American Sleepover et It Follows. Celui-ci s’intitulait Under The Silver Lake et, tout comme l’incroyable The Neon Demon en son temps, ce petit chef-d’œuvre visionnaire est malheureusement reparti bredouille du tapis rouge (un prix de la mise en scène ou du scénario n’aurait pas été cher payé). Mais réjouissons nous au moins qu’une telle œuvre indomptable puisse déjà trouver son chemin jusqu’à la plus prestigieuse des sélections. Under The Silver Lake nous fait suivre les péripéties d’un jeune mec un peu paumé (Andrew Garfield, parfait) se retrouvant à enquêter sur la mystérieuse disparition de son « crush » d’un soir (Riley Keough). Cette (en)quête de réponses le conduira au cœur d’une spirale infernale dans les tréfonds d’un Los Angeles malade. La ville est ici filmée comme le foyer d’une humanité perdue et bouffée par le star-system et la société de consommation. Sorte de mélange parfait entre Mullholand Drive et Maps To The Stars, Under The Silver Lake est un trip visuel, sonore et sensitif d’une richesse thématique et réflective impressionnante. Un film noir obsédant, ultra-ludique et bourré d’humour qui tire tous les profits d’un script ingénieux et fascinant. Le nouveau coup de maître de David Robert Mitchell s’est finalement avérer être la claque ultime de ce festival et, sans aucun doute, ma Palme d’Or personnelle. Vous savez ce qu’il vous reste à faire : courir le découvrir en salles le 8 août prochain.

All The Boys Love…

Mandy – Panos Cosmatos

Quoi de mieux pour clore ce dossier qu’un petit crochet vers la Quinzaine des Réalisateurs, qui a cette année récompensé Climax, le nouveau Gaspar Noé (que je n’ai malheureusement pas pu voir). Mandy de Panos Cosmatos y était également présenté et, à en croire les paquets entiers de spectateurs qui ont quitté la séance, a pas mal secoué la croisette. Et pour cause : le film est une sorte de série B psychédélique/gore/satanique (oui oui !) mettant en scène un Nicolas Cage complètement enragé (la seule star hollywoodienne capable se retrouver dans ce genre de film… et on le remercie !). En effet, lorsque ce dernier voit sa femme se faire brûler vive devant ses yeux par des fanatiques religieux, il entreprend logiquement une croisade vengeresse ultra-sanglante. Il n’est donc pas étonant que les festivaliers peu aguerris aient pris leurs jambes à leur cou : Mandy est un pur plaisir déviant. Mais l’approche très second degré du réalisateur, qui ose les punchlines les plus putassières et les effets gores grand-guignol, a rendu hilare la partie de la salle prête à accueillir un tel cadeau foutraque et dérangé. Entre la réinvoquation des cénobites de Clive Barker, une scène de salle de bain d’anthologie (vous comprendrez immédiatement en voyant le film), et un duel de tronçonneuses à la symbolique on ne peut plus phallique, Mandy est un trip bordélique, malsain et jouissif qu’il fera bon de mater entre potes en décapsulant quelques bières.

Petite larme de fin, je digère encore ma grande frustration de ne pas avoir pu découvrir The House That Jack Built de Lars Von Trier, présenté en Hors Compétition et qui, paraît-il, est une pure plongée cauchemardesque au cœur du mal. Autre larme, de joie cette fois-ci, celle de mon immense satisfaction d’avoir pu assister à la masterclass du grand Gary Oldman, dont le flegme anglais à toute épreuve n’est définitivement pas un mythe. Pas mal, pour un dépucelage cannois.