La Passion du Cri – Interview de Fausto Fasulo, Rédacteur en Chef de Mad Movies

par | Juin 8, 2017 | Interview | 0 commentaires

Juin 2006. Un pré-ado flâne dans un tabac-presse en attendant son père qui achète des cigarettes. Soudain, son regard est attrapé par quelque chose. Un magazine. Sur la couverture, les yeux remplis de terreur d’une femme dont le cri est étouffé par une étrange main verdâtre. Cette couverture, c’est celle du Mad Movies n°187, cet enfant, c’est moi, le film en question, c’est La Colline a des Yeux d’Alexandre Aja, l’un de mes premiers gros choc d’horreur adulte. Depuis ce jour fatidique, pas un mois ne passera sans que le nouveau numéro de Mad ne m’accompagne partout.

Mad Movies, c’est plus de 300 numéros depuis 1972, c’est la passion du cinéma de genre à l’état brut, c’est la boîte de Pandore des cultures déviantes, c’est l’anti-langue de bois ultime… Rencontré entre deux séances sanglantes du dernier festival Hallucinations Collectives, Fausto Fasulo, le rédacteur en chef du magazine, me parle de son travail et de ce cinéma si particulier que l’on affectionne tant.

Aurélien Z – Quel est votre parcours ? Comment en-êtes vous arrivé à être rédacteur en chef de Mad Movies ?

Fausto Fasulo – Comme beaucoup des autres rédacteurs, j’étais un lecteur de Mad Movies. Après un an dans une école de cinéma privée, je ne savais pas où j’allais et j’ai ensuite fait 2 ans de fac d’histoire de l’art. Il se trouve que je devais faire un stage lors de ces études et j’ai donc téléphoné à plusieurs structures. J’avais appelé Wild Side, que j’aimais beaucoup et qui venait tout juste de se créer et j’avais également téléphoné à Mad. Je galérais à avoir le rédacteur en chef de l’époque, Damien Granger, mais un jour je suis tombé directement sur lui au téléphone et je lui ai expliqué ma situation. Il souhaitait me rencontrer à Paris mais j’habitais à Nice à l’époque et je n’avais pas les moyens de monter à la capitale juste pour un entretien. Je lui ai expliqué cela et il m’a dit qu’il me prenait directement en stage. J’ai eu beaucoup de chance ! Le stage s ‘est très bien passé et, quelques temps plus tard, je suis repassé voir la rédac’ à Paris et ils m’ont dit qu’ils cherchaient un secrétaire de rédaction. J’ai passé le test et j’ai été embauché en 2004. J’ai passé 2 ans sur ce poste puis j’ai repris la rédaction en chef en 2006.

Comment gère-t-on un magazine sur le cinéma de genre dans un pays qui reste très frileux lorsqu’il s’agit de faire vivre le film d’horreur ?

J’ai eu de la chance car je suis arrivé à un moment où il y avait un retour de l’horreur sur les écrans de cinéma. À l’époque, on voyait sortir Hostel, Wolf Creek, La Colline a des Yeux, Saw… Il se passait vraiment quelque chose. Cela nous permettait de couvrir l’actualité et les amateurs d’horreur étaient vraiment satisfait. Il y a aussi eu l’émergence de quelques réalisateurs francophones intéressants et la confirmation du talents de certains cinéastes européens. Je ne dirai pas non plus qu’il était facile de remplir un numéro mais il y avait de quoi faire. Le milieu des années 2000 était très stimulant en terme d’horreur, on voyait des films classés R cartonner au box-office américain et en France ! Il y avait aussi un marché vidéo dynamique. Bref, c’était vraiment une bonne période. C’est plus difficile aujourd’hui.

Qu’est-ce qui a changé ?

C’est la galère de faire le magazine aujourd’hui. Il suffit de regarder les sorties salle ! C’est hallucinant ! Du Marvel, du DC, du Disney, et c’est pas mieux du côté de la vidéo. Comment remplir un magazine avec ça ? C’est très compliqué. On peut dire qu’ au moins un mois sur trois, c’est un véritable casse-tête.

Vous en parlez d’ailleurs souvent dans vos pages.

Ah mais je radote oui ! (rires) J’ai parfois l’impression d’être un disque rayé et je me dis que je dois saouler les gens ! Mais bon il y a aussi des mois formidables. Le mois où Logan est sorti par exemple, c’était top ! Il y avait ce blockbuster de qualité, porté par un vrai auteur, il y avait aussi Grave… Et puis, le mois d’après, plus rien… Heureusement que l’on peut se raccrocher sur des sujets rétrospectifs et heureusement que l’on fait des rencontres, des interviews… Et puis, on se rapproche aussi souvent d’un cinéma qui se trouve à la lisière du genre. Mais bon, ça n’a jamais été aussi dur. Mais ce n’est pas si grave. C’est cyclique. Dans les années 90 il y a eu un énorme creux aussi.

Donc pour vous, ce n’est pas quelque chose qui va durer ?

Non, ça va repartir ! Dernièrement, par exemple, la science-fiction a tendance a revenir sur le devant de la scène. Que ce soit a travers le space-opera, le ciné d’anticipation ou des petit budgets et des films plus intimistes… Mais la SF est quand même un genre plus facilement vendeur que l’horreur pure…

Je trouve votre discours intéressant et plutôt rassurant… Parce que j’ai l’impression que l’on a affaire dernièrement à une sorte de scepticisme ambiant malvenu. Beaucoup de gens affirment que les bons films n’existent plus. Mais les claques filmiques et les projets excitants ne manquent pas ! Pour n’en citer qu’un, on a quand même eu Mad Max Fury Road il y a tout juste 2 ans…

Mais oui bien sûr ! Il y a des films qui te scie encore ! Moi dernièrement j’ai adoré The Witch, ça m’a mis une grosse claque ! Il y a toujours des films super chouettes et des auteurs qui déboitent.

Oui, et on voit se dessiner des carrières de « jeunes » cinéastes extrêmement intéressantes et stimulantes dans le genre. Par exemple, la filmo de Nicolas Winding Refn me fascine et des mecs comme Fede Alvarez (Evil Dead, Dont Breathe ndr) ou Jeremy Saulnier (Blue Ruin, Green Room ndr) entament des carrières qui s’annoncent incroyables et ont clairement le potentiel pour devenir des noms dans le cinéma de genre. Au même titre que Carpenter à son époque, par exemple…

Oui, clairement ! Tu peux très bien considérer l’un des cinéastes que tu viens de citer comme le Carpenter ou le Sam Raimi de son époque. Et puis, le cinéma alimente le cinéma. Saulnier et Alvarez ont digéré leurs influences, qui peuvent venir de cinéastes comme Carpenter et Raimi, qui eux en avaient d’autres à l’époque. Que ce soit Howard Hawks pour l’un ou le cartoon américain pour l’autre…

Comment définiriez-vous l’esprit Mad Movies ?

Je pense que quand on fait le magazine, on ne se pose pas la question de l’esprit. C’est quelque chose de naturel. Après, ce qui caractérise Mad, je pense que c’est une sorte de décloisonnement culturel, une certaine ouverture d’esprit et une liberté de ton. On ne se prive jamais de dire ce que l’on a envie de dire. On fait aussi le choix de traiter ou non de certains sujets, pour des raisons de place et de pertinence. Il y a une grande subjectivité dans le choix des films traités chez Mad, et ça nous plaît comme ça.

Oui, et lorsque vous aimez un film, vous n’hésitez pas à l’encenser à fond, et j’adore cet aspect là, qui nous permet aussi de sortir du « blasage » cinématographique ambiant. Vous aviez quand même parlé de « film du siècle » à la sortie de Mad Max Fury Road, c’est génial !

Oui, et on le pense vraiment. Bien sûr, une accroche couv’ est toujours faite pour attirer l’œil, tu ne peux pas vendre un mag’ avec des titres mollassons, mais pour autant, on les assume totalement.

Justement, comment choisissez-vous les films que vous allez mettre en couverture ? À quel point le côté « marketing » entre-t-il en jeu ?

C’est compliqué. Des fois, on aimerait mettre plus de « petits films » en couverture mais encore faut-il qu’il y ait du matériel à exploiter et susceptible de faire vendre. Mais pour les plus gros films, un truc comme Les Gardiens de La Galaxie Vol 2 (n° d’ avril 2017 ndr), moi je suis super à l’aise avec ça ! Pour une raison simple : chez Mad, on défend les auteurs, et James Gunn, à ce que je sache, a commencé dans l’horreur pure et dure (Horribilis ndr) ! Donc je trouve ça hyper cohérent. Et on avait été l’un des premier à mettre le premier Gardien de la Galaxie en couv’ parce qu’on y croyait et qu’on savait qu’un mec comme ça allait forcément faire quelque chose d’intéressant à Hollywood. Et puis, ce que j’aime aussi, c’est la diversité. Tu peux avoir un blockbuster en couverture et à l’intérieur un sujet sur Brigitte Lahaie ou sur le cinéma bis italien… C’est pas parce qu’on a une couv’ assez « lisse » et grand public que le contenu va l’être. Je trouve ça chouette. Si on peut être une sorte de cheval de Troie culturel, en entrant dans certains foyers et chambres d’ados sous couvert d’un blockbuster en couverture, et qu’en définitive, la personne qui achète le magazine se rend compte qu’il y a plein d’autres choses qui existent, c’est vraiment super. Et puis, il y a toujours eu des blockbusters en couverture de Mad, dés les premiers numéros, dont certains… très contestables. (rires)

Forcément ! C’est l’excitation d’un projet alléchant… mais qui se révèle parfois, à sa sortie, être une déception. Je pense à Suicide Squad

Oui bien sûr, et il y a eu des couv’ faites sur les Batman de Schumacher, des couv’ sur Independance Day… Aujourd’hui, on se ferait démonter sur les réseaux sociaux ! Mais à l’époque, ça n’existait pas. Mais il faut assumer ce côté-là, ça fait partie du truc.

Vous participez chaque année à l’organisation et à la programmation du PIFFF (Paris International Fantastic Film Festival), pouvez-vous nous en parler un peu ?

C’est quelque chose de super mais, encore une fois, c’est compliqué. Il faudrait que le festival évolue mais je suis très pessimiste concernant les subventions que l’on pourrait avoir. Mais il y a des choses à faire pour la défense de cette culture et de ce cinéma. C’est pour ça que les festivals sont très importants et que je suis très content du PIFFF.

Avez-vous déjà pensé à vous tourner vers la réalisation ?

Oui, c’est ce à quoi j’aspirais à la base. Mais c’est vrai que ma vision du métier de réalisateur a pas mal changé. J’avais tendance, comme beaucoup, à mettre le réalisateur sur un piédestal. Mais un film, c’est l’accumulation de tellement de talents différents. Et puis, forcément, je rencontre des cinéastes pour des interviews, en festivals ou autre, et je me rends compte que beaucoup sont hyper prétentieux… Certes, ils ne sont pas tous comme ça, mais j’ai beaucoup déchanté au fil des années. Mais, pour contrebalancer, il y a des gens supers, par exemple, j’adore Kyoshi Kurosawa… Pour moi, c’est le meilleur cinéaste du monde, tout simplement. Et en plus, il est super humble ! C’est un artiste total qui ne se prend pas la tête avec son image et qui ne pense pas qu’il est meilleur qu’un autre. Ou bien quelqu’un comme Robert Eggers, le réalisateur de The Witch… Sous ses airs de hipster branché, il est vraiment super cool et simple. Moi, j’adore les mecs qui bricolent leurs films dans leur coin, avec des petits budgets mais des grandes idées.

 

Merci à Fausto Fasulo de m’avoir accordé son temps pour cette interview enrichissante. En tant que fidèle lecteur de Mad Movies depuis 11 ans, rien ne pouvait me faire plus plaisir !

Merci également à Emilie Daub et Benjamin Leroy.

Le numéro de juin de Mad Movies est disponible dans tous les bons kiosques ! Ça va envoyer de la banane !