Haunted by us – Bilan Gérardmer 2020

par | Fév 15, 2020 | Dossier | 0 commentaires

La neige a eu beau laisser place à la pluie, Gérardmer a gardé ses rues et ses salles pleines en cette fin janvier 2020. Déambulant dans la ville, les invités et festivaliers ont pu une nouvelle fois profiter du curieux mélange de cadavres de décorations de Noël et d’embryons de celles d’Halloween, la mairie ayant laissé traîner les premières par flegme et les commerçants sorti les secondes 9 mois plus tôt pour l’occasion. Mais ne nous y trompons pas : en cette période de festival, les rues de la petite ville vosgienne ne sont qu’un transit d’une salle à l’autre, car aussi charmant que soit le paysage environnant, nous étions là pour voir des films. Et au fil des jours, le bouche à oreille fait son oeuvre (« tel film est une purge, tel autre est une pépite… ») et les rumeurs se propagent sur le futur grand gagnant. Bref, très vite on te dit ce qu’il faut avoir vu et ce qu’il faut éviter. Mais est-ce vraiment là le plus important ? Car laissez-moi vous dire une chose : la fatigue, les vêtements trempés et les pieds en compote ne deviennent plus que de lointains souvenirs une fois entré dans la salle obscure. Là, assis sur ce siège rouge parmi la foule, on a plus qu’une envie : savoir à quelle sauce on va être mangé. C’est dans cette excitation, cette attente, cette surprise que réside tout le charme d’un festival de cinéma. Au vu de la légendaire variété qualitative de ses sélections, il se pourrait bien que Gérardmer soit le festival le plus charmant que vous arpenterez.

Mauvais bail

Hasard de l’actualité fantastique ou volonté camouflée des programmateurs, un thème se dégager clairement de cette 27e édition : celui de l’enfermement. Qu’il soit mental ou physique, nombre de films ont cloîtré leur intrigue dans une bulle étanche. De l’appartement de 1BR : The Apartment au quartier de Vivarium et au bateau de Sea Fever en passant par le chalet de The Lodge et la psychose de l’héroïne de Saint Maud, impossible pour le spectateur comme pour les personnages de s’échapper de ces récits cloîtrés et conçus comme des pièges à retardement.

La psychose immobilière serait-elle en train de devenir un sous genre à part entière du cinéma fantastique ? Mirroirs d’une société moderne surpeuplée, inégale et refermée sur elle-même, 1BR : The Apartment (David Marmor) et Vivarium (Lorcan Finnegan) pourraient bien en être les nouveaux fers de lance. Dans la droite lignée des films « enfermés » de Polanski (Répulsion, Rosemary’s Baby, Le Locataire…), le premier suit la jeune Sarah (superbe Nicole Brydon Bloom) dans sa galère de recherche de logement. Jusqu’au jour où elle voit son dossier accepté et emménage dans un complexe d’appartements tout a fait ravissant. Mais l’esprit communautaire qui séduit Sarah au premier abord va vite se révéler bien plus extrême qu’il n’y paraît. En effet, ici, mieux vaut ne rien cacher à son voisin. Si la jeune femme va amèrement regretter avoir menti sur son bail quand à sa non-possession d’un animal de compagnie, la punition atroce réservée à son charmant matou ne sera en fait qu’une petit pierre sur l’immense édifice de torture physique et mental qui attend Sarah. Cette escalade d’atrocités toujours crédible n’est pas la moindre force d’un film qui étire suspens et malaise jusqu’à leurs points de rupture pour s’amuser gaiement avec les nerfs du spectateur. Visuellement assez fauché mais débordant d’idées d’écritures et parfaitement rythmé, 1BR est un plaisir horrifique de chaque instant où la notion de « pay off » aura rarement été aussi jouissive. On espère donc que ce premier film burné et maîtrisé qui a remporté le prix du public marquera le début d’une carrière prolifique pour David Marmor. 

photo : 1BR : The Apartment – David Marmor

Abordant des thèmes similaires mais situé sur une toute autre sphère esthétique, Vivarium se rapprocherait plus d’un épisode de la 4e dimension revisité par John Waters. Nous y suivons les mésaventures d’un couple qui, suite à une visite immobilière, se retrouve bloqué dans une banlieue pavillonnaire sans fin. Plongée dans une société vidée de toute humanité, Vivarium prend progressivement la forme d’une boucle narrative infernale dont on ressortira aussi lessivé que bouche bée par la structure imparable du voyage effectué entre le premier et le dernier plan. Jouant énormément sur les répétitions et l’accumulation, le film distille un malaise dévorant qui mutera en terreur pure au fil des scènes. Car chaque plan de Vivarium est une nouvelle marche montée vers notre propre enfer. La dégénérescence de ce couple, c’est celle de notre propre monde au capitalisme instopable annihilant toute individualité telle une maladie infectieuse.

Porté par un prodigieux couple d’acteur (Jesse Eisenberg y est hypnotique, Imogen Poots bouleversante), Vivarium explore nos normes stériles avec humour et intelligence et expose une horreur sociale bien réelle. Car la peur ne naît pas ici d’une menace extérieure ou d’un tiers maléfique, elle émerge de la normalité, du quotidien, du banal… Et si toute la détresse et le malêtre de ce couple explosent dans ce piège spatio-temporel, c’est que leurs névroses et angoisses bien personnelles y trouvent le parfait terreaux. L’enfer c’est nous même, et il ne faut parfois pas plus d’une petite maison tranquille en banlieue pour s’en rendre compte.

photo : Vivarium – Lorcan Finnegan

The Devil in me

Si les protagonistes de 1BR et Vivarium se retrouvent physiquement séquestrés contre leur grès, ceux des deux films abordés ci-bas se voient confrontés à un enfermement plus intime : celui de leurs propres esprits. Présenté hors-compétition, The Lodge est le nouveau long-métrage de Severin Fiala et Veronika Franz, cinq ans après l’efficace Goodnight Mommy. Isolés dans un chalet enneigé, deux enfants et leur nouvelle belle mère n’ont pas d’autre choix que de cohabiter, le papa étant parti pour affaires urgentes. Même si les chers bambins n’ont pas vraiment confiance en cette énigmatique jeune femme au passé trouble…

Imaginer un Shining où il est impossible de déterminer en qui la folie est en train de germer. Ou un The Thing où le virus sournois ne contamine plus le corps mais l’esprit… Œuvre paranoïaque en diable, The Lodge déstabilise par sa capacité à brouiller les pistes quant à l’origine de sa menace… puis s’essouffle un peu lorsque l’on comprend les dessous de l’histoire bien en amont de ce que le film ne le voudrait. Reste que le le couple de réalisateurs et leur directeur de la photographie Thimioq Bakatakis nous enveloppent d’une atmosphère pesante appuyée par des thématiques de fond subtilement traitées. Si chaque personnage se débat avec la peur de l’extérieur, il trimbale également avec lui son lot de tares et de névroses : un père à priori égoïste, une belle-mère à priori monstrueuse, des enfants à priori innocents… « A priori » car, au cœur de cet enfer blanc, les cartes ne manqueront pas d’être redistribuées, et l’empathie du spectateur malmenée pendant le processus. En gros, y’a une couille dans le potage, reste à savoir dans quelle bol elle est tombée. Fiala et Franz brûlent une fois de plus au vitriol la pseudo-sainteté de la famille en filmant les prisons mentales contaminantes de ses membres. Et une fois une celles-ci ont brisé les faux semblants, il ne reste plus qu’à embrasser ses peurs et son désespoir, comme nous le montre un final aussi glacial que l’eau du lac qui s’étale devant le chalet et dont la couche de glace n’est peut être pas si épaisse qu’elle n’y paraît…

photo : The Lodge – Severin Fiala & Veronika Franz

Si l’ambiguïté du point de vue fait tout l’intérêt et le charme de The Lodge, le film qui aura le plus marqué les esprits durant ce festival a choisit une tout autre route. Saint Maud, premier long-métrage de l’anglaise Rose Glass, est une immersion totale dans l’esprit de son personnage principal. Maud, infirmière à domicile très croyante, s’installe chez Amanda, une ancienne danseuse accablée par la maladie qui la maintient cloîtrée dans son immense maison. Maud, tourmentée par un terrible secret et par les messages qu’elle pense recevoir directement de Dieu, se persuade qu’elle doit accomplir une mission : sauver l’âme d’Amanda. 

La société de production / distribution A24 serait-elle un vivier inépuisable les jeunes cinéastes miraculeusement talentueux ?  Après Robert Eggers (The Witch, The Lighthouse), David Lowery (A Ghost Story, The Green Knight) et Ari Aster (Hérédité, Midsommar), pour n’en citer que trois, voici un nouveau nom à marquer au fer rouge su votre corps nu (on aime le cinéma ou bien ???) : Rose Glass.  Maîtrisé jusqu’à l’insolence, Saint Maud parvient à faire rimer premier film avec aboutissement total. Logique dés lors qu’il ait raflé pas moins de trois récompense dont le tant convoité Grand Prix. 

Intimiste et charnel, le film de Rose Glass a cela de formidable qu’il adopte un point de vue d’une subjectivité totale. L’horreur et le fantastique de Saint Maud émergent du plus profond de son héroïne, persuadée d’être le réceptacle terrestre de la volonté de Dieu. Littéralement pénétrée par la parole divine lors de séquences où elle semble proche de l’orgasme, Maud se démène dans un monde qui n’est pas le sien et dont elle comprendra peu à peu ne pas avoir besoin. Porté par une actrice (Morfydd Clark) en état de grâce, une BO doucement pénétrante et une mise en scène complexe et cohérente, le portrait touchant de cette asociale chronique vise terriblement juste et tord l’esprit autant que le cœur. Nous ne voyons pas l’environnement atour de Maud, nous voyons l’environnement tel que Maud le voit, nous n’avons pas mal pour Maud, nous avons mal avec Maud. Un curieux mélange d’empathie et de terreur prend alors place et tandis que cette jeune femme passe de fantasmes en désillusions et d’espoirs en repentis, son isolement progressif de la réalité la plonge irrémédiablement dans une psychose destructrice… ou libératrice ? Du point de vue de Maud, la délivrance aura finalement bien lieu, pour nous spectateur, c’est une autre histoire…

photo : Saint Maud – Rose Glass

Expérience à la fois collective et intime, la séance de cinéma est un doux paradoxe. Et lorsqu’il s’agît de voir autant de films en si peu de temps, c’est presque comme si l’on vivait dans son propre monde parallèle, constitué de toutes ces histoires pénétrantes, terrifiantes et aliénantes… qui, curieusement, nous emmène plus proche de soi et des autres. Des films sur l’enfermement jamais refermés sur eux-même, en somme. Bien sûr, cette édition a eu son lot habituel de ratages mais comme vous le savez, je préfère toujours m’attarder sur le cinéma que j’aime. Je me passerai donc de commentaires approfondis sur les moyens Rabid, Snatchers et Sea Fever et sur l’atrocement imbitable film de clôture Warning : Do Not Play. Et pour le reste ? Bah on peut pas tout voir hein, surtout que j’étais là bas pour un lourd projet dont je vous parle bientôt. Allez, j’vous laisse, j’ai un certain nom à marquer au fer rouge dans ma peau.