Fixing the broken – Critique d’Alita : Battle Angel

par | Fév 14, 2019 | Critique | 1 commentaire

Alita : Battle Angel – Robert Rodriguez – 2019

Adaptation du célèbre manga Gunnm et projet monstre couvé par James Cameron depuis de nombreuses années (pour qu’il en relègue finalement la réalisation à Robert Rodriguez), Alita : Battle Angel était une entreprise qui pouvait laisser craindre le pire… Surtout lorsque l’on connaît la capacité des studios américain à tuer dans l’œuf la créativité de ses artistes et à annihiler les aspects subversifs d’une œuvre au profit d’une approche « mainstream » sans saveur.

* Je n’ai pas lu le manga de Yukito Kushiro, je m’abstiendrai donc de faire trop de comparaisons et baserai ma critique principalement sur le film en tant que tel.

Saut de l’ange

Dans un monde post-apocalyptique, le docteur Ido (Christoph Waltz) trouve la carcasse endommagée d’une jeune fille robotique au milieu de la décharge de Zalem, ville flottante déversant ses ordures sur Iron City, une cité terrestre bâtie sur les vestiges de l’ancien monde. Sorte de docteur Frankenstein humaniste (le roman de Mary Shelley occupe une place centrale dans les thématiques, et même l’esthétique, du film), Ido offrira un nouveau corps à cet être artificiel endormi depuis bien longtemps et verra vite en celui-ci la réponse (littéralement) tombée du ciel à sa détresse de père endeuillé par la perte d’un enfant. Les obsessions de James Cameron pour les corps modifiés et la relation humain/machine transpercent d’ores et déjà l’écran. Le réveil d’Alita, vierge de tout souvenirs, et la découverte de sa nouvelle anatomie mécanique seront quant à eux le point de départ d’un discours d’une grande pertinence sur l’adolescence, ses transformations physiques et ses conflits intérieurs… Premiers amours, désirs d’émancipation du cocon familiale (ici, la figure paternelle bienveillante incarnée par Ido) et volonté de trouver sa place et d’avoir droit à sa part de bonheur dans un monde toujours plus déchiré, Alita : Battle Angel aborde les thématiques du teen movie (et parfois même le ton !) avec justesse, sensibilité et nombre d’idées visuelles saisissantes.

C’est le grand mérite d’un script (écrit par Cameron puis réécrit par Rodriguez) entièrement dévoué au parcours émotionnel de ses personnages, et principalement à celui de sa magnifique et terriblement attachante héroïne dont les yeux disproportionnés, loin du vulgaire gimmick, décuplent chaque émotion ressentie. Ces immenses fenêtres sur le monde, elle les ouvrira pour découvrir et apprivoiser son environnement et apprendre qui elle est. Le pouvoir hypnotisant et l’énorme potentiel empathique du personnage d’Alita tiennent autant à son rendu physique aussi prodigieux que déstabilisant qu’à sa superbe écriture et la non moins superbe interprétation de l’actrice Rosa Salazar. Par le biais de son éveil au monde (elle découvre tout avec le regard pur et naïf d’un enfant), le film nous introduit à cet univers riche et cohérent qui sera le cadre de l’histoire. Peu à peu plongée dans une sombre réalité, Alita, apprendra à garder espoir face aux désillusions. N’est-ce pas là le plus grand défit du passage à l’âge adulte ? C’est probablement cet étrange décalage entre émerveillement enfantin et insécurité chaotique qui font que les fabuleux décors de cette jungle urbaine cyberpunk échappent au sentiment de déjà vu. C’est très simple : conceptuellement et techniquement, Alita : Battle Angel est incroyable. Sa somptueuse direction artistique n’est que l’un des nombreux témoins de l’investissement sincère de James Cameron et Robert Rodriguez.

Deus Ex Femina

Ceci étant dit, le film n’échappe pas à certaines lacunes et l’on se prend parfois à rêver au chef d’œuvre ultime qu’il aurait pu être si Cameron l’avait entièrement dirigé. Non pas que Rodriguez fasse preuve d’un boulot honteux, nous sommes même très loin de là, mais une poignée de scènes accusent le coup d’une écriture bancale et un poil flemmarde symptomatique du cinéma du réalisateur de Sin City (qui, rappelons le, a réécrit le script à la demande de Cameron). Ainsi, certains personnages secondaires resteront à jamais sous-développés et, et c’est là le plus gros soucis du film, l’antagoniste principal n’imposera à aucun moment une véritable présence et des motivations claires, réduisant considérablement la tension recherchée. Heureusement, cette approche narrative maladroite est loin d’être systématique et ne s’applique qu’à certains aspects d’un récit qui, globalement, fait preuve d’une grande finesse d’écriture. Côté mise en scène maintenant, il est peu dire que Rodriguez remplit le contrat haut la main. Son sens du cadrage, du rythme et du montage atteignent ici des sommets, en particulier lors de phases d’action aptes à vous décoller la rétine. À l’instar de toute la filmographie de James Cameron, ces morceaux de bravoure sont intégrés à l’intrigue de façon ultra-organique car toujours motivés ou engendrés par les questionnements intérieurs des personnages. Ils sont donc immédiatement chargés d’enjeux émotionnels clairs qui décuplent inéluctablement la puissance de chaque coup. Alita : Battle Angel nous en met donc plein les yeux tout en prenant soin de nous remplir le cœur.

La violence étonnamment frontale du film (enfin un PG13 malin qui ose ne pas ménager son spectateur !) contribue par ailleurs grandement à l’élaboration d’un univers filmique sauvage et cruel régie par la loi du plus fort (comprenez du plus riche). Mais entre bastons de bars (coucou Desperado, coucou Terminator 2), courses-poursuites effrénées et démembrements barbares, c’est avant tout l’éternelle fragilité (et donc humanité) d’Alita qui est brandie. À la fois adolescente en pleine apprivoisement de ses sentiments et valeureuse guerrière au sens de la justice incorruptible, elle affiche une dualité bouleversante qui nous donnera tour à tour l’irrésistible envie de la protéger puis celle d’aller discrètement se cacher dans un coin pendant qu’elle décarcasse du méca et du cyborg par paquets de dix. Paradoxalement, c’est en retrouvant son corps mécanique originel après avoir sondé le fond d’un lac, symbole évident du liquide amniotique amenant à une naissance (ou ici, une renaissance), que cet être synthétique embrassera pleinement son identité, sa féminité et son humanité. De fait, l’éternelle question Philip K.Dickienne surgit des abysses : qu’est-ce-qui fait réellement l’essence de l’être humain ?

Après l’adaptation (sous-estimée) de Ghost In The Shell, Hollywood semble enfin avoir compris le potentiel (autant financier qu’artistique) du manga et de la pop culture japonaise. Et si l’on continue à laisser des personnes aussi talentueuses que Cameron et (dans une moindre mesure) Rodriguez diriger de tels projets, nous pouvons espérer que le meilleur reste à venir (même si l’on échappera évidemment pas à l’habituel lot de bouses formatées). Si, comme nous avons pu le voir, Alita : Battle Angel n’évite pas quelques maladresses, l’amour sans faille des deux messieurs pour l’œuvre de Yukito Kushiro et la volonté d’offrir un spectacle aussi incroyable visuellement que puissant émotionnellement transpire à travers chaque photogramme… À l’image de cette bouleversante séquence où Alita offre littéralement son cœur, objet synthétique à la puissance insondable (il pourrait, comme on nous le dit, alimenter une ville en énergie pendant des années), à son être aimé, constitué lui uniquement de l’éphémérité fragile de la chair et du sang. Impossible de ne pas déceler en ce geste la plus belle synthèse du cinéma de James Cameron qui soit.