Explorations Intérieures – Interview de Xavier Gens

par | Jan 6, 2019 | Interview | 0 commentaires

Réalisateur aussi enragé (Frontière(s)) que rangé (Hitman), Xavier Gens se construit doucement mais sûrement une carrière des plus intéressante, vadrouillant entre récits personnels jusqu’au-boutistes et films de commandes soignés.

L’un de ses derniers rejetons, Cold Skin, est un récit d’aventure sombre, romantique et cruel qui nous conte l’histoire de deux hommes isolés sur une île habitée par d’étranges créatures amphibiennes. Malgré une belle carrière en festivals, une sortie cinéma en Espagne et de bons retours critiques un peu partout, Cold Skin est quelque peu passé à la trappe en France (seulement une sortie en catimini sur myCanal en octobre 2018). Le film devrait sortir en vidéo chez nous en ce début d’année mais tentons aujourd’hui de rendre justice à ce « film d’horreur, d’aventure et d’amour » qui déborde de poésie.

Plus globalement, entre retours sur sa carrière et annonces de projets ambitieux, Xavier Gens nous raconte son parcours, ses envies d’aventures filmiques et sa passion pour les histoires avec une sympathie et une sincérité des plus revigorantes.

 

« Être capable d’aimer l’autre est quelque chose de destructeur. »

Cold Skin est un projet que tu portes depuis très longtemps…Tu disais que tu avais passé 7 ans à travailler dessus.

Xavier Gens – J’ai mis longtemps à trouver la bonne formule, celle qui correspondait au budget et au financement. Le film est passé par plusieurs phases de ré-écriture. Par exemple, au départ nous voulions tourner en studio mais on ne trouvait pas d’endroit satisfaisant, donc nous avons finalement décidé de tourner en décors réels et cela a bien sûr demander de revoir le script. Et puis il a aussi fallu revoir l’ambition du film à la baisse. Tout est question d’adaptation au budget. Ce qui était le plus important pour moi, c’était que le film garde sa thématique et sa puissance symbolique. Donc oui finalement ça a été très long de trouver la bonne formule pour faire le film. On a eu un budget de 8 millions, c’est un film qui, normalement, aurait dû coûter plus cher, mais on s’est débrouillé pour le faire pour ce prix là.

Justement, cela à dû vous aider à faire des choix… Les effets spéciaux sont très bien dosés par exemple et le fait que les attaques des créatures se passent de nuit limite l’exposition pleine lumière de dizaines de personnages numériques. Et d’un autre côté, cela apporte une pâte et une ambiance visuelle incroyable. Et puis, la transition numérique/maquillage est toujours parfaite.

Oui c’était un gros challenge, on ne voulait bien sûr pas que cela fasse « cheap ». Mais notre équipe d’effets spéciaux était vraiment dingue : Cesar Alonso (Edge of Tomorrow, Mission Impossible : Rogue Nationndr), Arturo Balseiro (Fragile, Le Labyrinthe de Panndr), Sebastian Lochmann (Annihilation, Suspiriandr) et j’en passe ! Quand tu bosses avec des gens comme ça, tu sais que tes effets vont être nickels.

Et en ce qui concerne le design d’Aneris, la créature principale ? Je suppose que tu as participé à son développement…

J’ai donné l’intention de départ bien sûr. J’ai beaucoup travaillé avec des anthropologues et des scientifiques afin de faire en sorte qu’elle soit la plus crédible et réaliste possible. Je ne voulais pas partir sur un design trop extravagant, je voulais quelque chose de simple. Et si un être humain devait évoluer en amphibien, ça pourrait donner quelque chose comme ça. Tout est logique d’un point de vue scientifique. Je voulais aussi qu’elle garde un côté très humain, qu’elle possède une vraie beauté, qu’elle puisse paraître même désirable, surtout dans la dernière partie du film. C’était un vrai challenge : le spectateur ne devait plus la voir comme un monstre.

Comment s’est déroulé le travail avec Aura Garrido, l’actrice qui interprète la créature ?

Elle a eu 3 mois de préparation intensive ! Elle a beaucoup étudié la gestuelle des batraciens et des félins. Et puis il fallait qu’elle puisse bouger naturellement sous les couches de latex et de prothèses. Pendant le tournage, elle pouvait avoir jusqu’à 9h de maquillage par jour. Elle a été incroyable, elle ne s’est jamais plainte, alors que parfois, elle était déjà en train de se faire maquiller à 3h du matin !

Y a-t-il des films que tu as vu au revu pendant la préparation de Cold Skin ? Par exemple, après la découverte de ton film, beaucoup de gens ont évoqué Splice de Vincenzo Natali.

Oui c’est vrai, je pense que, par le fait de cet histoire d’attirance inter-espèces et la créature féminine, les gens ont pensé à Splice. Mais ce n’était pas spécialement une influence première. Dans Splice il y a une scène de sexe entre Adrian Brody et la créature qui a beaucoup fait parler d’elle et on a même eu des problèmes pour financer le film à cause de ça. Splice a été un traumatisme industriel. Le film fut un échec et beaucoup pensent que c’est à cause de ses scènes de sexe trop graphiques. Dans Cold Skin, sur la scène de sexe principale, il y a un côté plus doux et sensuel. C’est vraiment, pour elle (Aneris ndr), un passage, une transition de la « chose », du « monstre », à l’ « humain ». C’est très symbolique, et dans les dialogues en anglais elle passe du « it » au « she ».

Il y a quelque chose de très intéressant dans le film, c’est l’opposition constante des deux personnages humains principaux. L’un est un vieux loup de mer désabusé et nihiliste, l’autre est un jeune explorateur idéaliste… Est-ce-que cela était déjà présent dans le roman d’Albert Sanchez Pinol, dont le film est adapté ?

Oui cet aspect fait parti du livre et c’était très important pour nous de retranscrire ça à l’écran. Mais le livre est tellement dense et riche qu’il fallait faire des choix et pour moi la thématique est ce qui importait le plus. Ce sont des êtres opposés mais qui se rejoignent dans leur peur d’aimer. L’Amour avec un grand A, être capable d’aimer l’autre, c’est quelque chose de destructeur.

Cela fait un moment que tu développes un projet nommé Vanikoro, une histoire d’explorateur débarquant sur une île (tout comme Cold Skin ndr). Est-ce-que c’est suite à l’échec de ce projet que tu as voulu faire Cold Skin ? Ou alors Vanikoro est toujours d’actualité ?

Vanikoro est toujours en développement et devrait se faire… En fait, on peut dire que Cold Skin est un petit frère de Vanikoro. Cela m’a permis, dans un environnement fantastique, d’explorer ce que l’on ferait sur Vanikoro à une plus grande échelle. Vanikoro est un film beaucoup plus cher que Cold Skin. Les enjeux sont différents. C’est une histoire très longue et très dense, cela se pourrait même que l’on dérive sur une série télé. C’est un projet très ambitieux qui raconte une histoire de France que l’on apprend pas à l’école mais qui est pourtant bien réelle. C’est une version alternative de l’histoire de France au moment de la révolution française en fait.

Aurais-tu une passion pour les récits coupés du monde ? Car entre Frontière(s) et sa ferme reculée, The Divide qui se concentre sur un groupe de personnages cloîtrés dans un sous-sol et aujourd’hui Cold Skin et son île perdue…

Je pense que cela me permet d’explorer les choses que j’ai envie d’explorer. Je ne suis pas spécialement fan des grands décors urbains. Et paradoxalement, c’est vraiment une invitation au voyage en fait. Un voyage au bout de l’horreur dans Frontière(s), un voyage intérieur dans The Divide… Bon pour Hitman c’était différent car c’est un film de commande, mais l’agent 47 reste un personnage très isolé du monde et des autres, il est très solitaire. Cold Skin est donc également un film qui garde ces idées là. J’aime beaucoup Jules Vernes et je voulais garder ce sentiment d’ouverture/fermeture que l’on trouve dans ses œuvres. Et dans The Crucifixion aussi on a affaire à un personnage isolé !

Justement parlons un peu de The Crucifixion. C’est un film que tu as tourné juste avant Cold Skin et le processus a dû être très différent. C’est une production américaine qui s’ancre dans une formule plus classique : le film de possession.

Oui mais le film n’est pas si classique que ça et il a un parti-pris assez particulier. Je le vois comme un thriller d’ambiance qui pose des questions sur la religion. Le film a aussi un côté très Chair de Poule qui me plaît bien, tout en étant assez adulte dans sa façon de traiter l’horreur.

Mais sur Cold Skin tu as eu une liberté totale…

Oui à 100 %

Et sur The Crucifixion ?

À 50 % (rires)

Je vois, donc au niveau de ta filmographie, tu le rapprocherais plus d’Hitman ?

Oui voilà, c’est un film de producteurs, ils ont choisit la musique, ils ont fait le montage… Moi j’ai livré le film et puis je n’ai plus rien contrôlé après. Mais cela n’est pas nécessairement quelque chose de négatif, on en retire toujours quelque chose. J’ai été employé par les producteurs pour réaliser le film, j’ai été un artisan d’images en quelque sorte, et je me suis éclaté à le faire, c’était très cool. Et il y a tout de même des scènes où j’ai pu expérimenter des choses. De toutes façons, je savais dés le début que ça resterait leur film, donc je n’ai pas eu de frustrations par rapport à ça. C’est le système américain. J’ai été très content de l’expérience et ça s’est très bien passé avec les producteurs.

On sent que depuis Frontière(s), qui était un film très référencé, un hommage à tout un pan du cinéma de genre, tu as beaucoup évolué. The Divide était peut être un entre-deux à ce niveau là et maintenant, avec Cold Skin, les influences sont nombreuses mais très bien digérées et intégrées au récit.

Oui. Frontière(s) a un côté très « fanboy ». C’est dans la continuité des courts-métrages que je faisais avec mes potes quand j’étais plus jeune. J’ai été super content de faire ce film, c’était un cri de rage instantané. Sur Cold Skin, il y a eu énormément de temps de réflexion, je voulais justement éviter de citer ouvertement d’autres œuvres. Après, bien sûr que le film puise dans beaucoup d’influences, notamment littéraires, comme Hugo Pratt et Jules Verne. Et puis j’aime aussi me tourner vers d’autres genres aujourd’hui, comme avec la comédie que j’ai réalisé, Budapest. En fait ce qui m’intéresse avant tout, c’est l’histoire, le sujet, ce que je veux communiquer au spectateur…

 

Filmographie sélective de Xavier Gens :

Frontière(s) – 2007                                                                                                                                                        Hitman – 2007                                                                                                                                                          The Divide – 2012                                                                                                                                                      The ABC of Death (segment X is for XXL) – 2013                                                                                                The Crucifixion – 2017 (inédit en France)                                                                                                            Cold Skin – 2018                                                                                                                                                  Budapest – 2018

 

Entretien réalisé en compagnie de Guillaume Banniard (L’Infini Détail) et Lucas Nunes (LYF) 

Merci à Émilie Daub