Esprit Trouble – Critique de Paranoïa

par | Août 4, 2018 | Critique | 0 commentaires

Paranoïa (Unsane) – Steven Soderbergh – 2018

Filmé en seulement 10 jours avec un Iphone 7, Paranoïa (ou Unsane de son titre original beaucoup plus subtil) est le nouveau rejeton de Steven Soderbergh, un cinéaste qui prouve ici qu’il a définitivement encore beaucoup à offrir…

L’Antre de la Folie

Steven Soderbergh est un artiste difficile à saisir… Entre une Palme d’Or surprise pour son premier film (Sexe, Mensonge et Vidéo), sa trilogie à succès Ocean’s et ses plus petites productions (parfois anecdotiques), le réalisateur s’est forgé une carrière riche et atypique. Passionné d’expérimentations visuels, il revient aujourd’hui avec Paranoïa, un thriller psychologique au pitch très bis (une femme se fait interner contre son gré et clame une erreur de paperasse, mais reste à savoir si elle est si saine d’esprit qu’elle le prétend…), qui serait probablement tombé dans la case VOD ou DTV si son nom n’y était pas associé.

Seulement voilà, le talent de directeur d’acteurs et la finesse d’écriture du cinéaste lui permet d’aboutir à une œuvre qui passionnera de bout en bout et saura même surprendre à plusieurs reprises. Le réalisateur filme une descente aux enfers psychologiques mesurée mais fatale et nous conduit avec hargne dans les esprits troubles d’un microcosme de personnages retirés de tout. Un tournant narratif à mi-parcours offrira même à ce quasi huis clos un nouveau souffle, lui évitant ainsi de ne pas tomber dans une narration trop figée et prévisible.

Stalker

Soderbergh fait de Sawyer, son héroïne, un être complexe que l’on se surprendra à autant soutenir dans sa détresse. Parce que le portrait dressé de cette femme torturée est terriblement humain, il est inévitablement peu reluisant (Sawyer n’hésitera pas à sacrifier autrui pour sa propre survie) mais notre empathie pour cette femme autant tourmentée par l’injustice du système que par ses propres démons restera totale à chaque instant. L’incroyable interprétation de Claire Foy (The Crown), tour à tour touchante et horrifiante, y est pour beaucoup et participe également grandement à l’immersion du spectateur dans cet univers oppressant que les cadrages resserrés et déformants de Soderbergh servent à merveille.

L’image de l’Iphone apporte d’ailleurs à Paranoïa une sensation d’enfermement constant et de paranoïa (bah tiens !) bien palpable. La sensation que Sawyer reste constamment observée justifie à elle seule ce choix esthétique qui appuie une narration en forme de cercle vicieux (plus Sawyer veut prouver qu’elle n’est pas folle, plus elle paraît folle). On a cependant connu le cinéaste un peu plus inspiré en terme de mise en scène car excepté quelques idées bien trouvées (dont des effets d’optiques  saisissants), la caméra aurait méritée un peu plus de panache pour nous absorber encore plus loin dans cette spirale psychologique infernale. Mais Paranoïa reste une œuvre fascinante de bout en bout qui joue brillamment avec les attentes du spectateur et va même jusqu’à sombrer dans l’horreur pure dans un ultime acte glauque à souhait. On valide.

Immersion saisissante au cœur du calvaire d’un personnage lâché en chute libre, Paranoïa parvient brillamment (et vicieusement) à réveiller nos peurs les plus primaires et à jouer autant avec nos nerfs que notre morale. Il est évident que l’indomptable Steven Soderbergh prend un malin plaisir à nous mener en bateau tout au long de cet internement suffocant. Comme quoi, pour faire du cinéma, il suffit juste d’une histoire, d’un téléphone et d’une bonne paire de c*******.