Clap de Faim – Critique de Ne Coupez Pas !

par | Avr 26, 2019 | Critique | 0 commentaires

Ne Coupez Pas ! (Kamera o tomeru na!) – Shin’ichirô Ueda – 2019

L’expérience de visionnage de Ne Coupez Pas ! est des plus particulière. Entre fausses pistes, détournement des codes et reconfigurations des acquis, le moment ne manque pas de… mordant. Dés lors, il paraît impossible de tenter une critique du film sans en dévoiler les tenants et aboutissants. Vous voilà donc prévenus : va y avoir du spoil !

Tournage mortel

Genre sur-exploité jusqu’à la moelle, le film de zombies en est peu à peu venu à adopter les caractéristiques des créatures qu’il met en scène : monotonie, mollesse du genou et prévisibilité accrue. C’était sans compter l’arrivée de Ne Coupez Pas !, projet fou rempli d’idées et d’amour qui mute progressivement sous nos yeux en l’un des trucs les plus original et inventif que l’on ai vu dans le genre depuis un bon moment. La bête se dévoile d’abord sous de tels hospices : nous suivons le tournage d’un film de zombies fauché. Réalisateur dictateur, comédiens perdus et techniciens blasés, Ne Coupez Pas ! dépeint de façon caustique une certaine idée des dessous du cinéma d’exploitation, non sans appuyer grossièrement quelques clichés.

Mais voilà alors que le récit entame son premier virage lorsque tout ce petit monde se fait attaquer par de véritables morts-vivants ! Tourné en un unique (très) long plan séquence, cette première partie impressionne autant qu’elle déconcerte… Tiraillé entre la virtuosité de la prouesse technique et l’aspect très « nanardesque » de la séquence, le spectateur se sent définitivement perdu lorsque le générique de fin arrive… au bout de 30 minutes !

Show of the dead

C’est en entamant son deuxième segment (post-générique donc… vous suivez ?) que Ne Coupez Pas ! commence à dévoiler ses véritables intentions. Opérant un changement radical dans son approche esthétique et narrative, le film s’affaire alors à nous montrer la genèse du tournage découvert plus tôt. Une réalisation plus classique et léchée prend le relais d’une mise en scène « found footage » et le traitement approximatif des personnages laisse place à une écriture sensible et subtile. Dés lors, les réserves que l’on pouvait avoir quand à la pertinence et à la qualité du long métrage s’envolent : on est surpris, émerveillés, conquis…

En un pied-de-nez absolu fait au spectateur, le réalisateur Shin’ichirô Ueda change donc la face de son récit en un instant. Dés lors, c’est tout une mécanique de déconstruction/reconstruction des personnages et de la narration qui se met en place… Exemple : le metteur en scène imbuvable qui nous avait été introduit se révèle en fait être un père de famille en galère qui accepte avec docilité un projet télévisuel racoleur monté par des pontes du show business : celui d’ un film d’horreur diffusé en direct à la télévision. Dés lors, les pièces du puzzle s’emboîtent dans notre tête et le tableau fou de Shin’ichirô Ueda prend vie dans toute sa complexité et son originalité, avec en point d’orgue la dernière demi-heure de métrage. Changeant complètement (une nouvelle fois !) notre perception des premières 40 minutes du film, cette ultime segment relève du génie pur et offre un effet miroir saisissant en diable. Une boucle narrative jouissive qui conclue un film sauvage, drôle et diablement efficace.

Au final, Ne Coupez Pas ! offre une réflexion touchante sur l’industrie du cinéma et dresse habilement le portrait de ces « petits artisans » qui font parfois les grands films, de ces artistes capables de transcender une œuvre de commande en un crie du cœur. Joli coup de pied dans la fourmilière, Ne Coupez Pas ! déborde donc autant d’amour que de faux sang et re-dynamise avec panache le récit zombiesque. Entre ça et The Dead Don’t Die, le prochain Jim Jarmush, on sentirait presque comme un vent de changement…