Brûler la Nuit – Critique de Burning

par | Août 31, 2018 | Critique | 0 commentaires

Burning – Lee Chang Dong – 2018

Il y a des films qui vous marquent, des œuvres qui vous transportent, des aventures qui vous font voyager, réfléchir… Il y a ce cinéma, celui qui vous fait passer par tout un panel d’émotions, qui ravis, qui énerve, qui rend triste, qui rend heureux…

Et puis… et puis il y a Burning.

Crawling in my skin

Présenté cette année au Festival de Cannes, le nouveau film de Lee Chang-Dong (Oasis, Secret Sunshine, Poetry…) nous arrive aujourd’hui en salles. Le cinéaste coréen y adapte une nouvelle de l’auteur japonais Haruki Murakami. Et pour adapter du Murakami, d’aucuns pourraient dire qu’il faut savoir être évasif, prendre des libertés, accepter de perdre le spectateur… Car il faut dire que l’écriture du monsieur est peu descriptive et remplis de métaphores. Constamment teintée de poésie, les lignes de Murakami laissent dés lors une grande place à l’interprétation. Mais ça tombe bien, Lee Chang-Dong est de ces artistes qui parviennent à capter les choses les plus insaisissables pour les mettre en images. Qu’il s’agisse d’un ressenti, d’un souffle ou bien d’une énergie, ses films véhiculent toujours quelque chose d’évanescent et d’énigmatique. Burning se pose comme le point d’orgue de cette constante.

Le film possède en son centre un trio d’acteurs incroyable, composant le triangle relationnel qui intéresse le réalisateur. Jongsu (Yoo Ah-In) est un jeune travailleur qui recroise par hasard Haemi (Jun Jong-Seo), sa voisine d’enfance. Tout deux issus du même milieu modeste, ils entament très vite une relation. Mais tout cela est chamboulé le jour où Haemi rentre de voyage accompagné de Ben (Steven Yeun), jeune dandy plein d’assurance qui semble exercé une forte emprise sur elle. Dés lors, les soupçons, la manipulation et la paranoïa seront les maîtres mots d’une intrigue qui prendra pour toile de fond un sous-texte social subtil et pertinent. Car Burning dépeint avant tout une société grise et amère qui n’a que faire de l’individu. Nos héros Jongsu et Haemi sont ainsi le miroir d’une classe moyenne dont la vie morose n’est que contraintes et concessions, une sorte d’errance infernale qui ne peut qu’être traversée que très furtivement d’éclair de sérénité, à l’image de ces fugaces rayons de soleil qui ne font leur apparition que quelques secondes par jour dans l’appartement d’Haemi. Il n’en sera que peu différent pour Ben, ce mystérieux bourgeois désabusé qui ne se sent en vie que lorsqu’il accomplis un acte criminel, autrement dit ici, lorsqu’il part « brûler des serres ». Une attitude qui en dit long sur cette génération en décrépitude qui a perdu sa voie et n’a aujourd’hui plus aucun désir à assouvir.

Brume électrique

Finalement, Burning est un récit d’âmes seules qui se croisent, interagissent mais ne se rencontre jamais réellement, une sorte de jeux de piste relationnel condamné à l’inaboutissement. Ce vide, ce mystère, cette zone brumeuse, ce flottement qui devance des révélations qui n’arriveront pas, tout cela constitue la force motrice du film. Ne pas tout montrer, ne pas tout expliquer, c’est laisser place à l’imagination (et ici la paranoïa). Celle du spectateur n’aura alors de cesse de se répandre et de grossir, jusqu’à s’enflammer dans la nuit. Parfois insaisissable, souvent inattendu et certainement déroutant, le film de Lee Chang-Dong plonge au plus profond du mystère le plus noir et indécelable qui soit : celui de notre existence, celui du sens de la vie.

Des questions, Burning en posera plein et répondra à peu. Son incroyable intensité ne se ressentira qu’après coup, comme si le pouvoir hypnotisant qui émane de ses images et sa lenteur assumée avaient su tromper le spectateur pendant le visionnage. Celui-ci ne se rendra compte que plus tard, lors d’une digestion inévitable, de la claque qui vient de lui être asséné. L’obscurité de Burning envahit tout, son silence de mort fait beaucoup plus de bruit qu’il n’y paraît et son pouvoir insidieux pénètre le corps, les vaines et l’esprit. Tout se construit dans le silence, ce silence dévorant, qui se matérialise même parfois en une brume bleutée dans laquelle notre héro erre désespérément, désespérément à la recherche de réponses. Mais comme le dit Haemi à Jongsu à propos de son cours de mimétisme : il ne faut pas imaginer que cela existe mais oublier que cela n’existe pas. Voilà, tout est dit.

Je me suis longuement demandé si il était légitime de faire cette critique ici, car il ne s’agit à proprement parler ni d’un film d’horreur, ni d’un film fantastique. Mais en revanche, nous avons là une œuvre sombre, hantée, dévorante et obsédante, un objet insaisissable qui sonde l’âme, un moment suspendu, du cinéma qui cherche la transcendance et ne se pose aucunes limites. Du coup… du coup oui, un grand OUI, c’est légitime. Putain, j’ai vibré.