Anguille Sous Roche – Critique de A Cure For Life

par | Fév 27, 2017 | Critique | 0 commentaires

A Cure For Life (A Cure For Wellness) – Gore Verbinski – 2017

Après l’énorme échec critique et publique de son pourtant génial Lone Ranger, Gore Verbinski revient avec A Cure For Life, un projet plus modeste mais non moins ambitieux.

Dualité morbide

La première chose qui frappe dans le cinéma de Gore Verbinski, c’est le soin apporté aux images. Que ce soit lorsqu’il travaille pour Disney avec Pirates Des Caraïbes ou quand il livre un brillant remake de Ring, il exulte une réelle beauté graphique de chacun de ses travaux. A Cure For Life ne déroge pas à la règle et débute par ces plans tout aussi beaux qu’inquiétants d’énormes grattes-ciels, immenses miroirs refletants notre société malade. Pour le réalisateur, ces bâtiments sont le temple d’un capitalisme se propageant comme un virus incontrôlable. Car c’est bien de maladie qu’il sera question dans ce film. Maladies du corps et de l’âme. Dans l’un de ces blocs vitreux, Lockhart (Dane Dehaan), jeune cadre d’une grosse entreprise, vient d’être promu. Alors que son nouveau statut professionnel le place au sommet de la réussite sociale, Verbinski le filme en plein processus de déshumanisation, le montrant comme l’un des nombreux rouages d’un système sociétal à bout de souffle. Afin de régler un problème financier dû à la corruption de sa compagnie, Lockhart est envoyé à la recherche d’un ancien employé qui s’est exilé dans un étrange centre hospitalier situé dans les Alpes Suisses.

Très vite donc, les immeubles laissent place aux montagnes. En situant le cadre de l’action dans cet étrange château perdu au milieu de ce paysage brut et sauvage, le cinéaste parvient à un savant tour de magie spatio-temporel. Les technologies de notre époque s’effacent peu à peu et l’architecture victorienne du lieu plonge le film dans un autre temps, cela faisant bien sûr écho à la volonté du directeur de l’étabissement (Jason Isaacs), qui souhaite offrir à ses patients une alternative aux vices gangrénants du monde moderne. La vérité sera quant à elle tout autre et notre héros se rendra vite compte que quelque chose ne tourne pas rond dans ce sanatorium où les patients passent leur temps à boire l’eau des sources montagneuses, réputées régénérante. Que ce soit avec l’utilisation des innombrables reflets aquatiques ou ce superbe plan des vitres du train dédoublant le paysage, Verbinski semble fasciné par la dualité du monde et tout ce qui a trait au thème du double. Et ces thèmatiques résonnent plus que jamais dans l’étrange ambiguïté qui habite les personnages, dont celui de la jeune fille à laquelle Mia Goth prête son étrange beauté.

Horreur bancale

Comme nous l’avons mentionné, Lockhart se retrouvera vite au cœur d’un sombre mystère et se trouvera forcé de rester dans cet endroit hors du temps, emprisonné par ces lignes de montagnes interminables. Le prédateur du monde moderne devient finalement la proie de ce lieu ayant, en apparence, échappé à la corruption des hommes. L’histoire n’a, en soi, rien de très original et adopte le schéma classique du héros tombé au sein d’une conspiration silencieuse (on pense beaucoup à Shutter Island). Ce qui s’avère réjouissant, en revanche, c’est que Gore Verbinski propose un métrage qui, même s’il puise son inspiration dans de nombreux éléments, tels que la littérature gothique ou les films de la Hammer, ne tombe jamais dans le piège de la citation facile et n’est ni une adaptation, ni un remake, ni un reboot. Bref, une œuvre née directement de l’esprit de son auteur.

Il semble évident que Verbinski ait visualisé son film comme un immense terrain de jeu sur lequel il peut déployer pleinement sa maîtrise du cadre et laisser part à ses délires visuels. Le problème, c’est que, dans son sprint artistique frénétique, le cinéaste se casse souvent la figure. Le film s’avère ainsi bien trop long (2h30 dont une bonne demi-heure en trop) et aurait gagné en intensité à être plus concis. Le réalisateur se perd en digressions visuelles qui, bien qu’elles donnent souvent lieu à de sublimes tableaux cauchemardesques, ne font jamais réellement avancer l’intrigue. Puis, s’il parvient habilement à insuffler du suspens à un récit pourtant classique, il se vautre tristement dans une conclusion qui prend la forme d’un affrontement mou du genou aux enjeux assez limités. Le film ne propose ainsi rien d’autre qu’une explication finale flemmarde et beaucoup trop rationnelle, anéantissant de ce fait des pistes de réflexions pourtant fascinantes.

A Cure For Life est une œuvre qui déborde d’idées visuelles excitantes mises en scène avec une réelle maestra. Malheureusement, si le film aborde des thématiques passionnantes (la dualité de l’homme, la folie, l’aspect corrosif du capitalisme…), il n’en explore aucune pleinement. Il n’en restera pas moins un objet de cinéma généreux à plus d’un titre qui parvient à instaurer une délicieuse ambiance horrifique et paranoïaque. Et puis, on préférera toujours un projet qui, dans son trop plein de générosité et d’enthousiasme, se casse la figure, au vide artistique et intellectuel de nombreuses productions actuelles, calibrées à l’extrême par des exécutifs sans âmes, ceux-là même qui condamnent Lockart à un exil funèbre.